Société / Mœurs
Wagons SNCF réservés aux adultes : qui veut laisser les enfants à quai ?
© Denis Bourges/Tendance Floue
Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine « L’Empire, stade ultime du capitalisme ? », en kiosque le 19 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Depuis le 8 janvier, la SNCF propose une classe « Optimum » interdite aux moins de 12 ans. Cette offre s’inscrit dans une tendance plus générale où l’enfant est considéré par les adultes comme une « nuisance » dans l’espace public.
L’annonce n’est pas passée inaperçue. Certes, elle ne concerne – pour l’instant – que la ligne Paris-Lyon et ne s’applique pas aux week-ends. Mais l’offre d’une classe « Optimum » interdite d’abord aux enfants en général, puis « seulement » aux enfants de moins de 12 ans, a soulevé un tollé, notamment sur les réseaux sociaux. En place depuis le 8 janvier, elle propose « un espace calme » qui garantit « un maximum de confort » à ses passagers. À ce titre, elle n’accepte pas les enfants, considérés en creux comme des nuisances. On pourrait être tenté de se dire qu’un ou deux wagons transformés en espace de coworking sur une ligne fréquentée essentiellement par des migrants pendulaires ne peuvent pas faire grand mal : après tout, ce n’est pas le train dans son intégralité qui leur est réservé. Par ailleurs, qui n’apprécie pas le calme ? L’ennui, c’est que l’exclusion des enfants ne concerne pas que les trains mais tout un pan de l’espace public.
“Réarmement démographique”… mais hors de l'espace public
Ainsi, il n’est pas rare de se heurter à des restaurants qui n’acceptent pas les réservations avec enfants, voire refusent l’entrée à des familles. C’est sans compter les remarques et contraintes auxquelles se heurtent régulièrement les parents – mais soyons honnêtes, surtout les mères seules – de la part d’inconnus qui ont toujours leur mot à dire sur l’éducation d’enfants considérés comme trop agités, trop lents, trop bruyants, trop excités, pas assez disciplinés. La journaliste Judith Duportail s’est fait l’écho sur Instagram de nombreux témoignages qui rapportent remarques, voire insultes, toutes injonctions qui reviennent in fine à dire : reste chez toi, là où est ta place de mère qui n’aurait jamais dû quitter son foyer. Ajoutez à cela le bashing de l’éducation positive par des psychologues de l’enfance influents. Caroline Goldman, par exemple, déplorait en janvier dans Le Figaro un « ensauvagement de l’enfance » qui serait dû à une éducation évacuant toute frustration et laissant les enfants exprimer trop librement leurs insatisfactions.
Pour rappel, 200 enfants sont victimes de maltraitance tous les jours, et un enfant meurt sous les coups de ses parents tous les cinq jours selon le Collectif enfantiste, avec des signalements qui ne sont souvent pas ou peu pris au sérieux. Sans parler d’un réseau d’Aide sociale à l’enfance (ASE) largement défaillant, comme l’ont prouvé plusieurs rapports publics. Vous voilà devant une équation impossible : un appel au « réarmement démographique » dans un contexte de déclin des naissances et la place de plus en plus réduite accordée aux enfants dans l’espace public avec la tentation croissante des lieux « no kids ».
Un système de domination impensé
Pourquoi s’en alarmer ? D’abord parce que le fantasme de lieux publics entièrement aseptisés fait moyennement rêver – après tout, pourquoi ne pas plutôt créer des wagons dédiés au jeu ? Mais une autre dynamique est à l’œuvre dans ce type de polémiques. Elle met au jour un système de domination encore largement impensé : celui des adultes sur les enfants, ou adultisme. Dans Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister (Zones, 2024), l’essayiste Mona Chollet identifie « une vision des enfants comme coupables par essence » avec le préjugé qu’un enfant bien élevé est un enfant docile, soumis, maniable, silencieux, face à l’autorité du père, donc du patriarcat. Par conséquent, la mission de l’éducation serait de redresser un être par nature vicieux et méchant, qui, par exemple, hurlerait exprès dans le train. Est-ce le devoir d’une entreprise qui se vante de fournir une « mission de service public » de participer à ce redressement ? Rien n’est moins sûr.