La lettre du mardi

“No kids” prendront le train : quand la SNCF interdit des wagons aux enfants

Temps de lecture : 4 min

“No kids” prendront le train : quand la SNCF interdit des wagons aux enfants

© Denis Bourges/Tendance Floue

« “On a de la visite” : un œil curieux nous fixe entre les sièges de devant, l’air de se demander pourquoi j’en veux autant à mon clavier. Puis c’est une petite main qui s’y agrippe – le TGV tangue un peu. “Tu me vois, tu me vois plus”, c’est un bon jeu pour le train et ses espaces étroits, surtout quand on est une enfant de deux ans (ou à peu près). Sauf que la SNCF ne l’entend plus de cette oreille, apparemment.

Pour la SNCF, le calme c’est “pas d’enfants”

L’annonce n’est pas passée inaperçue. Certes, elle ne concerne (pour l’instant) que la ligne Paris-Lyon et ne s’applique pas aux week-ends. Mais la proposition d’une classe “Optimum” interdite d’abord aux enfants en général, puis “seulement” aux enfants de moins de 12 ans, a soulevé un tollé, notamment sur les réseaux sociaux. En place depuis le 8 janvier, elle propose “un espace calme” qui garantit “un maximum de confort” à ses passagers. À ce titre, elle n’accepte donc pas les enfants, considérés en creux comme des nuisances. On pourrait être tenté de se dire qu’un ou deux wagons dédiés aux stressés du tableau Excel sur une ligne fréquentée essentiellement par des migrants pendulaires ne peut pas faire grand mal : après tout, ce n’est pas le train dans son intégralité qui leur est réservé. Par ailleurs, qui n’apprécie pas le calme, d’autant plus lorsqu’il se trouve coincé avec soixante autres passagers dont il ne maîtrise ni les ronflements ni les odeurs de sandwich à l’andouillette ? L’ennui, c’est que l’exclusion des enfants ne concerne pas que les trains, mais tout un pan de l’espace public.

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Encore une stigmatisation !

Il n’est ainsi pas rare de se heurter à des restaurants qui n’acceptent pas les réservations avec enfants, voire refusent l’entrée à des familles au motif que tout est réservé alors que la salle est vide – j’ai vu faire bon nombre d’amis qui travaillent dans la restauration, ne venez pas me sortir l’argument de l’entre-deux services. Et c’est sans compter les remarques et contraintes auxquelles se heurtent littéralement toute la journée les parents – mais soyons honnêtes, surtout les mères seules – de la part d’inconnus qui ont toujours leur mot à dire sur l’éducation d’enfants considérés comme trop agités, trop lents, trop bruyants, trop excités, pas assez disciplinés. La journaliste Judith Duportail s’est fait l’écho sur Instagram de nombreux témoignages qui rapportent remarques, voire insultes, toutes injonctions qui reviennent in fine à dire : reste chez toi, là où est ta place de mère qui n’aurait jamais dû quitter son foyer.

Ajoutez à cela le bashing de l’éducation positive par des psychologues de l’enfance influents. Caroline Goldman par exemple, déplorait hier dans Le Figaro un “ensauvagement de l’enfance” qui serait dû à une éducation qui évacuerait toute frustration et laisserait les enfants exprimer trop librement leurs insatisfactions. Pour rappel, 200 enfants sont victimes de maltraitance tous les jours et un enfant meurt sous les coups de ses parents tous les cinq jours, selon le Collectif enfantiste, avec des signalements qui ne sont souvent pas ou peu pris au sérieux. Tiens, ça ne vous rappelle rien, ces violences qui ciblent une catégorie de population dans un déni général, avec une présomption forte de mensonge lorsque ces personnes osent l’ouvrir ? Sans parler d’un réseau d’Aide sociale à l’enfance (ASE) largement défaillant, comme l’ont prouvé plusieurs rapports publics. Vous voilà devant une équation impossible : un appel au “réarmement démographique” dans un contexte de déclin des naissances, et la place de plus en plus réduite accordée aux enfants dans l’espace public avec la tentation croissante des lieux “no kids”. 

L’idéal de la vie : la mort ?

Je suis child free et pourtant cette situation m’alarme. Il y a bien sûr le fantasme de lieux entièrement aseptisés qui ne laisseraient plus aucune place à la vie, voire aux débordements – oui, un nourrisson, ça pleure parfois, mais franchement, avec ce sandwich à l’andouillette sous le nez, comment ne pas faire autrement ; ah, on pourrait aussi collectivement aider le parent à le calmer, ou prévoir des wagons dédiés au jeu. Mais une autre dynamique est à l’œuvre dans ce type de polémiques. Elle met au jour un système de domination encore largement impensé : celui des adultes sur les enfants, ou adultisme.

Dans Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister (Zones, 2024), Mona Chollet identifie “une vision des enfants comme coupables par essence”, avec le préjugé qu’un enfant bien élevé est un enfant docile, soumis, maniable, silencieux, face à l’autorité du père, donc du patriarcat. L’éducation est là pour redresser un être par nature vicieux et méchant, qui hurle dans le train exprès pour vous empêcher de finir cette indispensable présentation en 28 slides PowerPoint. Mais si on y réfléchit bien, nous avons tous envie de chouiner un peu, voire de hurler franchement, et pas uniquement à cause d’une tranche de charcuterie nauséabonde. Pas sûre qu’il soit du devoir d’un service public de discipliner cette révolte. »