Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
États-Unis, Russie et Chine, ces trois superpuissances contemporaines réactivent une catégorie politique que l’on croyait dépassée : l’empire. Leurs ambitions sont-elles seulement d’accaparer les ultimes ressources planétaires ou portent-elles une vision politique inédite ? Peut-on enfin encore croire au projet des Lumières visant, par le progrès démocratique et le « doux commerce », à poser les bases d’une paix perpétuelle ?
Sun Tzu – Mon cher Carl, il y a un point sur lequel je me sens en parfait accord avec toi.Carl Schmitt – Franchement, Maître Sun ? Ça m…
En France, le solde naturel est négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quelles sont les conséquences de ce repli démographique qui touche aussi nombre de pays européens ?
Ce concept pointe les travers du cinéma français, qui ne dépeindrait les classes populaires que du point de vue d’une élite sociale dominante. Un…
“La nostalgie n’est pas une stratégie”Le Premier ministre canadien Mark Carney, le 20 janvier 2026 lors de son discours au Forum économique mondial de Davos“L’obsession de l’ailleurs, c’est l’impossibilité de l’instant ; et cette impossibilité…
Les lunettes de soleil arborées par le président français au Forum économique mondial de Davos ont fait sensation. Lui permettant de voir tout en…
Une fois par mois à l’École normale supérieure, Felwine Sarr, Philippe Descola ou Catherine Larrère explorent les « inégalités environnementales ».
La popularité sur les réseaux sociaux de ce mot d'argot ivoirien désigne une tendance : le récit public de ses chagrins d'amour.
De Montaigne à Aimé Césaire, ils sont quelques-uns parmi les philosophes à s’être essayés à la fonction de maire. Alors que nous nous apprêtons à…
Le meurtre de deux habitants de Minneapolis par la police fédérale des frontières (ICE) met en lumière une réalité profonde de la société…
Depuis le 8 janvier, la SNCF propose une classe « Optimum » interdite aux moins de 12 ans. Cette offre s’inscrit dans une tendance…
Alors qu’hommes et femmes politiques, de Nicolas Sarkozy à Marine Le Pen, défilent devant les tribunaux, le public s’interroge sur leur probité…
Créées sous Staline pour exploiter et raffiner les ressources du sous-sol, les monovilles étaient pensées comme des îlots de modernité socialiste…
Les événements dramatiques qui ont lieu en Iran font parfois naître des fantasmes orientalistes, liés au shah ou au chiisme. Il vaudrait mieux…
De la drague au monde du travail, en passant par notre dressing, cette théorie mathématique forgée à la fin du XIXe siècle semble s’appliquer…
LE DILEMME DE CYPRIEN« Je m’interroge depuis quelque temps sur la notion de “pudeur”. Plus précisément, la pudeur à l’aune de la difficulté à…
Philosophe catholique, Denis Moreau fait ici mieux qu’interroger la célèbre formule de Marx. Celui qui se dit « accro » retourne la…
Former des bulles de savon est à la portée de tous. Pourtant, certains élèvent ce jeu d’enfant au rang d’art, comme Mattia Pastore. Lui se définit…
Cette question en apparence banale conduit à interroger une autre transformation, bien plus mystérieuse : celle qui a accompagné l’origine de…
États-Unis, Russie et Chine, ces trois superpuissances contemporaines réactivent une catégorie politique que l’on croyait dépassée, l’empire…
Nous avons exceptionnellement fait appel à deux spécialistes pour rendre compte de la formation des nouveaux empires. Les géographes Jacques Lévy…
Le géographe Jacques Lévy a conçu avec le cartographe Sébastien Piantoni les cartes que nous vous venons de vous proposer. Penseur de la…
Les empires entendent souvent instaurer la paix et l’harmonie mais s’abîment dans la domination et la violence… avant de sombrer. Afin de savoir…
Les visées expansionnistes de Donald Trump, notamment au Groenland, sont activement soutenues par les entrepreneurs de la Silicon Valley. Pour la…
Est-ce l’idéologie ou l’économie qui fait basculer le monde dans une nouvelle ère des empires ? Pour le savoir, nous avons réuni le…
Pour prolonger la lecture de notre dossier, nous vous proposons un commentaire du philosophe politique Jean-Vincent Holeindre à République…
Pour se libérer de la logique patriarcale, la femme doit s’emparer de la langue. C’est de cette intuition qu’Hélène Cixous tire son idée centrale…
Si les représentations sexuelles relèvent d’une politique sexiste, pourquoi ne pas y mettre fin ? C’est ce que soutient la juriste américaine…
Difficile d’expliquer ce qui constitue les différences ? Emmanuel Kant relève le gant !
En 1835, Alexis de Tocqueville annonce avec plus d'un siècle d'avance les impérialismes américain et russe.
Parfois, le vocabulaire de la philosophie est obscur. Nous vous aidons à y voir plus clair.
Le sociologue Erving Goffman pense la vie comme une scène où chacun essaie de jouer correctement son rôle. Cet observateur des interactions…
Pour mettre en scène le jeu des relations sociales, Erving Goffman a créé une galerie de situations et de personnages. Nous vous invitons à les…
Depuis les années 2000, un nouvel objet a surgi sur Internet qui bouleverse, non seulement la communication entre les êtres, mais l’expérience quotidienne : le commentaire. Contre la tendance à le maintenir dans la soute du bateau amiral du Web, l’essayiste et enseignante Mara Goyet s’en saisit comme d’une focale révélatrice. Si l’on veut comprendre ce qui arrive à l’expérience partagée à l’heure d’Internet, ne nous laissons pas absorber par les « clashs » à répétition sur les réseaux sociaux, les vidéos des influenceurs ou les stratégies de captation de l’attention des seigneurs de la « tech ». Intéressons-nous aussi à ce trublion latéral par lequel les invisibles et les sans-grade, cachés derrière leurs pseudos, se sont approprié cet espace et y ont inventé une forme nouvelle d’expression. Qu’est-ce que le commentaire ? C’est l’ensemble des avis, appréciations, jugements, lapidaires ou développés, argumentés ou éruptifs, que les usagers produisent en réaction à tous les contenus qui circulent sur le Web. « À la fois futile et grave, éphémère et persistant, anodin et blessant, anonyme et personnel, isolé et omniprésent », le commentaire est plus qu’un format numérique, il est un nouveau régime de parole et de pensée – et Goyet le démontre déjà dans la forme de son essai, parsemé d’autocommentaires.La nouvelle vie en ligne de la paroleCroisant les posts d’internautes sur le marché des fourchettes et des éponges avec le regard de Pascal sur le divertissement ou de Tocqueville sur l’égalisation des conditions, elle est convaincue qu’en dépit de ses travers, la dynamique du commentaire est profondément démocratique, mettant en question toutes les hiérarchies. Au lieu de se précipiter sur ses formes toxiques et problématiques – avec la cohorte des « trolls » et la question délicate de leur modération –, elle propose un portrait sensible du commentateur : un homme habité par une forme de rage, qui entend donner son avis sur tout, un film qu’il n’a pas vu, une grotte préhistorique qui ne correspond pas à ses attentes. S’il a l’humilité de celui qui est confiné à un espace mineur, il mobilise l’arrogance critique de celui qui « veut revenir dans le jeu » et cherche partout les failles et les zones d’ombre (préjugés, réflexes de classe, mais aussi bien soupçons de complotisme). L’espace du commentaire est aussi en quête d’une communauté nouvelle : des bénévoles y livrent leurs solutions pour réparer un lave-linge défaillant, des conseils de formation, etc.Tout est évalué ?Au-delà de l’analyse très fine de cette parole heurtée et anarchique, qui nous fait constamment passer d’un registre à l’autre du discours, sans souci de cohérence, le plus intéressant dans cette enquête est le moment, vertigineux, où Mara Goyet cherche à mesurer sur elle-même les effets de ce nouveau régime de communication. À l’école, d’abord, où ses élèves se rapportent de plus en plus à elle comme à un « produit homologué » à évaluer. Dans sa vie quotidienne de bricoleuse ou de consommatrice – sa visite dans un restaurant d’exception choisi à partir des commentaires qu’elle en a lu est un morceau d’anthologie. On comprend alors que le commentaire est bien plus qu’un « roman collectif sans auteur qui s’écrit chaque jour sous nos yeux » : une nouvelle pellicule ontologique qui recouvre désormais de son ombre portée notre expérience. Et chacun d’entre nous, pris dans cet énorme filet d’une parole anonyme et collective qui nous précède partout où nous allons, est chargé du soin de trouver le bon rapport entre la vie et le commentaire qui l’a toujours déjà contaminée.
On ne compte plus les thérapies plus ou moins techniques, mais souvent miraculeuses, qui sont proposées en librairie, sur Internet, sur les cartes de visite des guérisseurs, dans les cabinets des gourous ou des coachs en développement personnel. Même les philosophes se présentent comme des spécialistes du soin. N’ai-je pas signé moi-même Guérir la vie par la philosophie (PUF, 2017) ? Seule exception à cette profusion de propositions thérapeutiques : les médecins. Ils ont prêté serment de mettre leur compétence au service de la guérison. Mais ils n’ont pas le droit de le dire ni de le revendiquer. « La médecine est soumise à une obligation de moyens et non de résultats. Elle ne promet donc pas la guérison. Elle garantit la mise à disposition des moyens conformes à l’état des connaissances scientifiques du moment pour soulager, et si possible guérir. Seuls les guérisseurs promettent la guérison. » Ce que signifie être malade, vouloir guérir et apporter la guérisonCe paradoxe est au départ de la passionnante enquête d’Aline Mercan sur le pouvoir de guérir. Médecin en oncologie, ayant elle-même survécu à un cancer, elle reçoit les patients en rémission, tout en menant, en tant qu’anthropologue de la santé, des recherches sur les thérapies complémentaires et les pharmacopées traditionnelles, au sein des universités de Grenoble et de Bruxelles. Après trente ans d’exercice médical et bien que la guérison soit son métier, elle s’étonne que cette ambition n’ait jamais été définie au cours de ses études et ne soit toujours pas l’objet d’une réflexion collective de ses collègues. « Guérir, est-ce se libérer de symptômes encombrants ? Ou bien se débarrasser des causes qui nous rendent régulièrement malades ? Est-ce la guérison vue par le médecin ou celle ressentie par le patient ? Guérir l’autre est-il un don ? Un savoir ? Un pouvoir d’agir sur les corps et les esprits ? » Essentielles, ces questions nécessitaient une enquête qui soit étayée sur toutes les formes de soin et de guérison, attestées ou contestées. C’est ce que nous propose Aline Mercan dans ce parcours scrupuleux et exhaustif de ce que signifie être malade, vouloir guérir et apporter la guérison. Elle passe en revue toutes les ressources et les impasses thérapeutiques, de la médecine tibétaine aux psychotropes, en passant par la médecine chamanique, la chirurgie, les effets du stress – notion un peu fourre-tout à laquelle elle donne un sens rigoureux. Ce qui compte, c'est ce qui fonctionne !Mesurée, elle met en garde contre la pseudo-scientificité de certaines thérapies, tout en reconnaissant, par exemple, que la pratique de l’amulette protectrice mériterait d’être intégrée au processus de guérison, en raison de son « puissant pouvoir de donner du sens à une expérience douloureuse et absurde ». Elle oppose les protocoles scientifiques au charlatanisme, tout en insistant sur le fait que le critère de scientificité n’est pas seul à être déterminant – la relation entre le médecin et le patient, l’expertise propre au malade, les liens sociaux jouent un rôle de premier plan. C’est l’une de ses thèses fortes : ce qui est rationnel, c’est de vouloir « améliorer de manière systématique les chances de guérison d’un malade ». De là découle tout le reste : une vision plus intégrative qui fait appel aux thérapies alternatives et prend davantage en compte le psychique et le social.Aline Mercan déjoue aussi les préjugés et les contresens – l’exotisme, par exemple, qui détruit la singularité des thérapies venues notamment d’Asie pour les acclimater à nos comportements consuméristes occidentaux. Elle revendique la pratique d’une médecine lente, qui ne serait pas fondée sur le traitement à la chaîne. Surtout, elle demande de retrouver le sens des liens, entre patient et médecin, entre le patient et lui-même en tant que malade, car ce sont les liens qui préviennent la maladie et qui soignent. La médecine scientifique doit donc apprendre concilier « care et cure », culturel et biologique : « Il n’y a pas de césure entre ce qui est physique, psychique ou émotionnel », les maladies psychosomatiques, prétendument dépourvues de réalité biologique, comme les maladies purement organiques « ne sont qu’une fiction », produite par la quête de solutions exclusivement médicamenteuses. Quant aux effets placebo et nocebo (où la prise de produits a priori inoffensifs entraîne des effets délétères), ils révèlent combien la représentation que le patient se fait du traitement et la relation qu’il entretient avec le soignant potentialisent ou freinent la dynamique de guérison. Vivre avec le mystèreCette enquête est précieuse à l’heure où nous sommes l’objet d’une injonction permanente à guérir. Si j’ai écrit Guérir la vie par la philosophie, c’est que, comme Aline Mercan, j’y suis réfractaire. Abandonnés des dieux et coupés de la nature, nous sommes condamnés à ne plus compter que sur nous-mêmes pour survivre à l’épreuve que représente la vie. Vivre est du même coup devenu une maladie : de l’inattention à la colère, en passant par le manque de motivation, tout est à soigner – l’échec, le deuil, les ruptures, les fractures. Or la vie est tragique, mais le tragique n’est pas du pathologique. On perd ceux qu’on aime, on ne mérite pas ce qu’on subit, nos bonheurs passent… Souffrance et joie sont inévitables ; elles sont la vie même. Comme le dit Pascal : « Il faut se connaître soi-même. Quand cela ne servirait pas à trouver le vrai, cela au moins sert à régler sa vie. » Aussi je rejoins Aline Mercan quand elle insiste sur le caractère mystérieux de la guérison. Un jour, un oncologue m’a dit que si je ne comprenais pas les bienfaits d’un pèlerinage à Lourdes, c’est parce que j’étais philosophe et non médecin. Vivre est tellement difficile que nous avons besoin de tous les secours, de toutes les thérapies. À condition que nos attentes à leur égard soient plus éclairées et mesurées. L’enquête d’Aline Mercan y contribue grandement.
Il est des événements qui, en changeant la face du monde, changent aussi le sens du mot « monde » en le globalisant. Les guerres mondiales du XXe siècle en font partie. De même, la grande peste qui se diffuse à partir de 1347 et précipite la fin du Moyen Âge. Pour aborder cette épidémie, dont on estime aujourd’hui qu’elle a emporté 60 % de la population européenne, l’historien Patrick Boucheron mobilise un impressionnant arsenal de savoirs. La peste noire, ou « grande mortalité », est sans doute la pire catastrophe démographique que l’humanité ait connue. Ce livre, tiré d’un cours au Collège de France donné à partir de 2020, au début de l’épidémie de Covid, se donne à lire comme une enquête interdisciplinaire où se croisent l’archéologie funéraire et l’anthropologie, mais aussi la médecine, la microbiologie et les sciences de l’environnement. Inspiré par le courant écologique, Patrick Boucheron prend soin d’inclure dans son enquête sur les vastes espaces contaminés par la peste, depuis la Chine jusqu’aux villes italiennes ou françaises, des acteurs non humains, tels que les rats, les marmottes et les puces, sans oublier le bacille de la peste identifié par Alexandre Yersin à la fin du XIXe siècle.Face au vide des archivesComment traiter un événement qui dure quinze ans et interrompt la plupart des activités humaines ? Très rares sont les descriptions directes des contemporains. Ce grand vide des archives, faute de scribe vivant pour les tenir, l’historien doit en étudier l’empreinte en creux. Que signifie compter les morts au XIVe siècle, bien avant la masse de données quantifiées dont nous bénéficions aujourd’hui ? Qu’est-ce que l’irruption soudaine de cette extinction de masse traduit de l’état des sociétés ? Quelles violences, quelles persécutions déchaîne-t-elle ? Pour Patrick Boucheron, chaque étape de l’enquête fait surgir de nouvelles questions. La peste noire rompt « la chaîne de l’expérience qui suit son cours de bouche en bouche », selon l’expression de Walter Benjamin. Il appartient alors à l’historien, avec d’infinis scrupules, de la rétablir.
Nous avions découvert l’écriture de Marion Fayolle, d’abord connue comme illustratrice, avec Du même bois (Gallimard), chronique générationnelle du monde rural, et hommage à son Ardèche natale, entré dans le cercle restreint des premiers romans à succès. Le charme organique de sa langue se prolonge dans ce deuxième opus, recentré sur un couple, et plus précisément sur une femme qui attend, comme d’autres attendirent Godot, l’être providentiel qui n’arrive jamais : son bébé. La chambre est prête pourtant. Le soir, elle dit « bonne nuit à la pièce faute de pouvoir embrasser un enfant et lui tenir la main jusqu’au sommeil ». Mais à force de rester vide comme un ventre, et malgré la pensée magique, la chambre évoque bientôt celle « d’un enfant mort, celle d’un rêve qui ne respire plus ». C’est ici toutefois qu’un tiers surgit. Pas celui qu’on attendait. Un homme irréel, un intrus aux mains tachées de peinture, fasciné par l’image de cette femme, désirant la croquer plutôt que la toucher, et espérant lui aussi quelque chose : le retour d’un amour. « Vous trouvez ça normal de venir chez les gens, s’insurge le mari, de refuser le dialogue, de passer des heures à peindre une femme qui vous assure qu’elle ne vous connaît pas, d’être mis à la porte et d’oser revenir ? »Un rêve qui respire entre nos mainsNous voici aux confins du poème vivant, du dessin en mots, de la fable ; et même de la recette. Car cet univers est celui du glanage – où l’on ne prend que ce que la terre donne, sans semer. Mêlons ainsi dans un vaste cercle imaginaire : du vin rouge, du vinaigre blanc, du sang, des cèpes, une poignée de châtaignes rôties, les pétales d’un sexe-fleur, et une ribambelle de prunelles à convertir en liqueur, ou en pigments. Sans oublier trois lamelles de pâte de coings, car les enfants sont aussi… des fruits qu’on fit. Le reste, on l’aura saisi, ne s’explique pas. Il se ressent. À l’époque des œuvres-sujets, c’est bien le trésor de ce texte de garder son mystère, et d’offrir des questions plutôt que des réponses. L’amoureux est-il fiction ou réalité ? Quelle place réserver au désir hors du couple ? Comment s’incarner par-delà l’image ? « Pendant qu’il cueillait les fruits que personne n’aurait ramassés, écrit Fayolle, cet homme faisait pareil, il récoltait l’élégance de sa femme, les gestes, les regards dont il n’aurait pas pu profiter. » On sort de cette lecture avec l’impression d’avoir rêvé. Mais le livre est là, qui murmure : ce n’était pas un rêve. Ce paysage est vrai. Il respire entre tes mains.Signalons la parution du livre dessiné Les Aimants de Marion Fayolle aux éditions du Tripode.
Ce n’était pas sur ce terrain qu’on attendait Charlotte Casiraghi. C’est pourtant bien là qu’elle veut se tenir, tant pour déconstruire les clichés sur sa propre personne que pour prendre à rebours le discours ambiant d’injonctions au bien-être et à la réussite, à savoir dans « ce décalage entre ce que nous sommes dans notre complexité et ce que les autres perçoivent en apparence ». Emboîtant donc le pas à Francis Scott Fitzgerald pour « explorer la fêlure par la littérature », elle interroge la vulnérabilité, la fatigue d’être soi et l’épuisement émotionnel – ce sentiment d’avoir « encore quelqu’un à aimer » comme un nouveau dossier à traiter.Gouffre créateur ? Pas de confidence à attendre mais une entrée en résonance avec les auteurs qui, par leurs œuvres, ont dit les multiples visages de l’insidieux mal de vivre. Ainsi Charlotte Casiraghi fait entendre la voix de Gilles Deleuze analysant la détresse de l’alcoolique ou celle de Cesare Pavese, « incapable d’intégrer son sentiment de fragilité à son identité masculine », sombrant dans l’amertume misogyne. Ici, la fêlure peut être gouffre mais aussi matière première pour l’aventure ou la création littéraire : chez les poétesses Maya Angelou et Anna Akhmatova, la douleur devient un chant de survie arraché au fracas de l’histoire, tandis que Colette raconte comment faire du maquillage une armure de soie contre le chagrin d’amour et la dépression.Une misère de l’homme qui fait sa grandeurCette traversée ne présente pas la fêlure comme une faiblesse qu’il faudrait dissimuler, mais comme une métaphore de ce que Pascal appelait la « misère » de l’homme, qu’il liait indissociablement à sa grandeur. Elle rappelle surtout que notre véritable force tient dans notre capacité, patiente et réfléchie, à apprivoiser nos fractures intérieures, à les habiter, à apprendre à vivre avec elles et non contre elles. Car c’est là où le vernis se craquelle que la vérité commence à affleurer.
Sur une fresque, juste en dessous d’un cerf, un modeste rectangle. Un tracé précis mais si discret que nul n’avait pris jusqu’à présent la mesure de tout ce qu’implique sa présence au sein de la grotte de Lascaux, peinte il y a environ 21 000 ans. Or Stanislas Dehaene propose une thèse vertigineuse : bien avant l’apparition des nombres et du langage articulé, l’humanité naissante savait déjà voir. Non pas seulement distinguer des choses et reproduire des silhouettes, mais percevoir des formes, car le rectangle de Lascaux n’est pas une imitation du réel mais il en est l’abstraction, produite par un esprit capable d’isoler une structure, de représenter symboliquement et de composer un concept.La géométrie, un langage naturel ?Le livre déploie ensuite une vaste enquête archéologique, depuis les zigzags de la grotte de Blombos (il y a 70 000 ans) jusqu’aux sphéroïdes d’Homo erectus. Dehaene traverse aussi la neuroscience contemporaine pour montrer que le cerveau humain possède une architecture et des circuits spécialisés pour la reconnaissance des figures géométriques. Au lieu d’apparaître comme une invention culturelle qui serait née en Égypte, en Grèce ou ailleurs, la géométrie doit ainsi être repensée comme un langage naturel qui structure notre cognition, validant la thèse de Descartes : les formes idéales nous sont innées, non parce que nous naîtrions avec des images déjà « dessinées » dans notre esprit, mais plutôt parce que celui-ci possède la capacité a priori de les concevoir intuitivement. Avant d’être une science, la géométrie représente ainsi la mémoire de notre regard premier qui nous relie à Homo sapiens, cet animal qui calcule et qui rêve, qui pense et dessine, comme un pont entre la biologie, l’art et la métaphysique. Comme le monolithe de 2001. L’odyssée de l’espace, le rectangle de Lascaux n’est pas qu’un dessin : c’est un acte philosophique.
Après Nord Sentinelle, Jérôme Ferrari livre, avec sa Très brève théorie de l’enfer, le deuxième opus d’une trilogie, Les Contes de l’indigène et du voyageur. Le projet est de prendre en charge, dans de courtes fictions indépendantes les unes des autres, l’un des phénomènes majeurs de notre époque : le tourisme et les migrations de masse.Le voyageur et l'autochtoneL’écriture est somptueuse et infernale, au sens où elle décrit des cercles, comme l’Enfer de Dante : ce qu’il va advenir de terrible au héros est annoncé dès le départ, et celui-ci revient sur les scènes qu’il a vécues dans des monologues en italique insérés dans la narration. Dans Nord Sentinelle, le héros corse écopait du rôle de l’indigène, en proie à une montée de haine féroce contre un vacancier de la métropole – contre un voyageur, donc. Dans la Très brève théorie de l’enfer, les rôles sont ironiquement inversés. Le héros corse est cette fois-ci le voyageur, prof expatrié à Alger, puis à Abu Dhabi. C’est l’occasion pour Ferrari d’interroger un genre subtil de faute morale : le roman décrit les accès immodérés de générosité dont se rendent coupables les riches Occidentaux envers le petit personnel des pays du Sud. Par exemple, le héros sauve après un accrochage un chauffeur de taxi pakistanais de la perte de son visa en ne faisant pas de constat. Mais le même enchantement ne fonctionne pas quand il offre un billet d’avion à son employée de maison Kasheeva, afin qu’elle puisse rendre visite à sa petite-fille qui vient de naître, car elle ne peut pas rentrer sans argent ni cadeaux, elle ne serait pas bien reçue. Or elle est trop pauvre pour se permettre ces achats. Sauver son âmeCes quiproquos, entre le voyageur qui croit bien faire et l’indigène qui se sent ramené plus bas que terre, sont récurrents. Refuser les largesses des Occidentaux : telle semble être la seule issue, impossible, des subalternes dans ce poignant conte moral s’ils veulent sauver leur âme.
Redonner vie à un texte sur la vie : voici la réédition d’un ouvrage important du philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993). Paru en 1966 et traduit en français au début des années 2000, ce livre, épuisé, était devenu difficile à consulter, d’où l’idée de le tirer de l’oubli qui le menaçait. Une phénoménologie en acte du vivantPlus connu pour son Principe Responsabilité (1979), Jonas développe ici son projet d’une « biologie philosophique ». L’ambition ? Revenir sur la grande coupure initiée par Descartes entre la matière et l’esprit : il y a du « spirituel » dans tout ce qui vit, même au niveau de l’organisme le plus rudimentaire. Élève de Husserl et de Heidegger, Jonas propose une sorte de phénoménologie en acte du vivant : vivre, même pour une amibe, c’est « une manière de mettre en œuvre l’existence » ; c’est, dans une aventure marquée par une « précarité » essentielle, affirmer son être propre dans le monde – et le philosophe n’hésite pas à parler d’une « liberté » ou d’un « soi » embryonnaire chez toutes les formes de vie.Produire des images, un propre de l’homme ?Évoquant ensuite les règnes végétal et animal, il remonte l’échelle jusqu’à l’homme : le propre de celui-ci résiderait dans sa capacité à produire des images, à être cet « Homo pictor » qui, en se représentant, s’interroge sur ce qui l’entoure. Si Jonas fait bien de l’homme un vivant particulier, seul à même de réfléchir (et de se tourmenter) sur sa condition, il refuse néanmoins de l’isoler : remettre du spirituel dans la matière, c’est aussi marquer notre inscription dans l’ordre plus vaste et continu de la nature. En ce sens, ce livre dense est bien le jalon qui mène au Principe Responsabilité, où la nécessité de ne pas nuire par nos actions à la pérennité de la vie sur Terre sera érigée en nouvel impératif catégorique – un impératif plus que jamais le nôtre.
Que reste-t-il lorsque l’effondrement menace ? Les cinq héroïnes de Memory Palace répondent par l’urgence de l’archivage à destination d’autres planètes, d’autres univers, sans même faire de leur survie une priorité. Dans la lignée d’une Céline Minard dont le récent Tovaangar (Rivages, 2025) déplaçait l’enjeu science-fictionnel vers l’invention d’une langue et l’exploration d’un territoire devenu méconnaissable, plutôt que de filer une énième lutte pour la survie, le premier roman de Léa Cuenin, qui a eu une première carrière chez Philosophie magazine avant de se reconvertir dans l’écriture, fait de ses personnages des modèles de résistance sans ego pour moteur. Alors que les « Big Floods », des inondations monstres, ont largement grignoté le territoire européen et que l’extrême droite a fait son lit dans ce qu’il en restait, une base secrète située en Silésie accueille la folle entreprise de ces cinq femmes qui pourraient tenir l’affiche d’un Avengers au féminin, si le propos n’était pas plus sombre et mélancolique : Claudia, ancienne astronaute, Ruth-Lee, paléobotaniste, Kae, ingénieure, Denisova, journaliste dissidente, et Nowy, hackeuse solitaire. Elles se sont donné pour mission de sauvegarder les archives de toute l’humanité avec l’aide d’une intelligence artificielle du nom de Memory Palace, puis de les envoyer dans l’espace. L’enjeu n’est pas uniquement dans la quantité, mais dans le choix, le tri, toujours implicite, même lorsqu’on prétend tout compiler. Les clins d’œil philosophiques sont nombreux, tels que cette goéland (oui, le mot est féminisé) qui prétend préférer la destruction du monde à l’égratignure de son aile au cours d’une hallucination, reprenant ainsi les mots célèbres de Hume. Mais dans un monde sur le point de disparaître, chaque égratignure prend le goût de l’apocalypse.
Le danseur et chorégraphe François Chaignaud a imaginé avec la plasticienne et musicienne Nina Laisné cet opéra hybride, puisant dans le courant…
En agençant textes de George Orwell et images d’archives comme d’actualité, le réalisateur Raoul Peck signe un « documentaire de création…
Avec Don Quichotte. Histoire de fou, histoire d’en rire, le Mucem consacre une remarquable exposition au héros de Cervantès – et à son fidèle…
Question de Djibril, 10 ans
« La nuit, je rêve que je deviens créature : je caresse, de ma plus longue griffe, une peau d’écaille vert bouteille où luisent des…