Dossier / “L’Empire, stade ultime du capitalisme ?”

Pourquoi y a-t-il des empires ? Les philosophes répondent, de Montesquieu à Toni Negri

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Pourquoi y a-t-il des empires ? Les philosophes répondent, de Montesquieu à Toni Negri

Titus Flavius Domitianus en empereur, 1er siècle après J.-C. Musées et galeries du Vatican. © Tarker/Bridgeman Images

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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine « L’Empire, stade ultime du capitalisme ? », en kiosque le 19 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les empires entendent souvent instaurer la paix et l’harmonie mais s’abîment dans la domination et la violence… avant de sombrer. Afin de savoir si un nouvel âge impérial commence, voyons pour quelles raisons ils réapparaissent toujours. Voici ce qu’en ont dit les philosophes, de Dante à Toni Negri. 

 

Parce que cela permet d’unifier l’humanité / Dante (v. 1265-1321)

Pour le poète toscan, l’empire est loin d’être un enfer. Dans le conflit qui oppose, au Moyen Âge, le Saint Empire romain germanique et la papauté, il prend le parti d’Henri VII de Luxembourg, qui décide de se faire sacrer empereur à Rome. Afin de soutenir sa démarche, Dante rédige vers 1311 le traité De la Monarchie, en latin. Selon lui, l’empire est une idée enthousiasmante pour la nouvelle ère historique qui s’ouvre en Europe. Il permettrait d’unir tous les hommes, en dehors de la tutelle de l’Église. Mais cet empire doit être universel : sous la direction d’un chef incontesté, nous n’aurions plus besoin de nous battre les uns contre les autres et découvririons notre humanitas commune. Quant à l’empereur, il cesserait de rêver de conquêtes car il aurait déjà tout acquis. Cette idée est plus ambitieuse que la vision d’Aristote, qui limitait les communautés politiques à des espaces circonscrits où tout le monde se connaît. Dante propose à ses contemporains, sur le modèle de la Rome antique, un plan grandiose qui nous transcende mais dépend tout de même de notre action. Pour lui, le dirigeant capable de rassembler tous les hommes dans un empire unique et d’instaurer le règne éternel de l’unité mériterait sans doute le prix Nobel de la paix.

Parce que certains États s’agrandissent trop / Montesquieu (1689-1755)

Le philosophe des Lumières porte une attention particulière à la géographie et critique le despotisme. Selon lui une République, pour être prête à recueillir l’avis de tous les citoyens, doit avoir un petit territoire. Une monarchie, qui est fondée sur le sentiment d’honneur, peut s’installer sur une zone plus large, car un seul dirige. Mais si elle s’étend trop, le risque est que plus personne n’obéisse. Pour continuer de diriger, il faut donc, écrit-il dans De l’esprit des lois (1748), établir un « pouvoir sans borne », « nouveau malheur après celui de l’agrandissement ». En effet, le régime sombre alors mécaniquement dans le despotisme, qui est fondé sur l’arbitraire du pouvoir et la crainte des sujets. Afin que les décisions soient exécutées rapidement, l’armée ne suffit plus. L’empereur doit créer une garde prétorienne toujours prête « à fondre sur la partie de l’empire qui pourrait s’ébranler ». L’ICE, la milice anti-immigration de Donald Trump, serait-elle le signe d’une volonté impériale, donc despotique ? Montesquieu répondrait par l’affirmative.

Parce que les puissants rêvent à un glorieux passé / Benjamin Constant (1767-1830)

Le penseur libéral assiste impuissant à l’épopée napoléonienne. Et il n’en pense pas du bien. Selon lui, en effet, nous avons changé d’époque, donc de vision du monde. L’homme du XIXe siècle n’est plus le citoyen de l’Antiquité. Pour ce dernier, comme Constant l’explique dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819), la plus grande liberté consiste à participer à la vie politique, à défendre ou à agrandir sa Cité, à combattre les autres. Au contraire, l’individu actuel ne se considère jamais plus libre que quand il peut mener sa vie privée et ses affaires sans être trop contraint par l’État ou la collectivité. Face à ce grand basculement de nos visions du monde, l’impérialisme d’un Napoléon – et toute politique de conquête en général – apparaît comme un « grossier et funeste anachronisme », écrit Constant dans De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne (1814). Le commerce a remplacé la guerre dans les relations entre les nations, car « les nations commerçantes de l’Europe moderne, industrieuses, civilisées, placées sur un sol assez étendu pour leurs besoins, ayant avec les autres peuples des relations dont l’interruption devient un désastre, n’ont rien à espérer des conquêtes ». Que reste-t-il donc de l’aventure de Napoléon après la retraite de Russie ? « Plus de prestige, plus de triomphes, un empire mutilé, l’exécration du monde, un trône dont les pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus. » Mais Benjamin Constant ne se doutait probablement pas qu’une nouvelle forme d’impérialisme, économique et idéologique, n’allait pas tarder à réapparaître en Europe.

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