Dossier / “L’Empire, stade ultime du capitalisme ?”
Vers un néocolonialisme “tech” : entretien avec Nastasia Hadjadji
Le vice-président américain J. D. Vance (à droite) et son épouse, aux côtés du colonel Susan Meyers (à gauche), commandant de la base spatiale américaine de Pituffik, au Groenland, lors de leur visite de la base le 28 mars 2025. ©Jim Watson/Pool/Getty /AFP
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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine « L’Empire, stade ultime du capitalisme ? », en kiosque le 19 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les visées expansionnistes de Donald Trump, notamment au Groenland, sont activement soutenues par les entrepreneurs de la Silicon Valley. Pour la spécialiste d’économie politique du numérique Nastasia Hadjadji, il s’agit autant de s’emparer de précieuses ressources que de créer des bastions libertariens destinés à ces nouvelles élites autoproclamées.
Les ambitions de Donald Trump sur le Groenland, voire sur le Canada relèvent-elles de l’impérialisme ou du colonialisme ?
Nastasia Hadjadji : Plusieurs grilles d’analyse se superposent sans se neutraliser. On peut considérer que le trumpisme est un nouvel impérialisme qui affronte celui de la Chine, en une nouvelle guerre froide qui ferait désormais du pays l’adversaire idéologique des États-Unis, le nouvel ennemi existentiel nécessaire à leur rhétorique fasciste. J’ajouterais aussi une dimension profondément extractiviste. La province canadienne de l’Alberta intéresse Trump car on y trouve du pétrole de schiste. Au Groenland, ce sont les minerais et les terres rares qui l’attirent, autant de ressources stratégiques pour les industries de la « tech ». Dans un contexte de raréfaction galopante des ressources stratégiques, il y a un enjeu à les exploiter et à en tirer un avantage comparatif. L’enjeu est existentiel : pas d’intelligence artificielle [IA] sans ressources matérielles. En ce qui concerne le Groenland, cela fait des années que les milliardaires de la « tech » se positionnent. Sam Altman, le patron d’OpenAI, s’y intéresse depuis 2019-2020, non seulement pour les terres rares, mais aussi afin d’y installer des data centers qui y seraient naturellement refroidis. À cette visée extractiviste s’ajoute un état d’esprit colonial : ils considèrent l’île danoise comme une terre vierge, au mépris des populations autochtones. Les projets miniers sont donc corrélés à l’installation de micro-États, de micro-cités libertariennes destinées à une élite. Dryden Brown – le fondateur de Praxis, une entreprise qui finance la création de villes exclusivement destinées aux plus riches – s’intéresse ainsi vivement au Groenland. Nous avons donc affaire à une forme de néocolonialisme « tech ».