“Très brève théorie de l’enfer”, de Jérôme Ferrari : l'Occident, le Sud et l'humiliation de la générosité

Une recension de Alexandre Lacroix, publié le

Après Nord Sentinelle, Jérôme Ferrari livre, avec sa Très brève théorie de l’enfer, le deuxième opus d’une trilogie, Les Contes de l’indigène et du voyageur. Le projet est de prendre en charge, dans de courtes fictions indépendantes les unes des autres, l’un des phénomènes majeurs de notre époque : le tourisme et les migrations de masse.

Le voyageur et l'autochtone

L’écriture est somptueuse et infernale, au sens où elle décrit des cercles, comme l’Enfer de Dante : ce qu’il va advenir de terrible au héros est annoncé dès le départ, et celui-ci revient sur les scènes qu’il a vécues dans des monologues en italique insérés dans la narration. Dans Nord Sentinelle, le héros corse écopait du rôle de l’indigène, en proie à une montée de haine féroce contre un vacancier de la métropole – contre un voyageur, donc. Dans la Très brève théorie de l’enfer, les rôles sont ironiquement inversés. Le héros corse est cette fois-ci le voyageur, prof expatrié à Alger, puis à Abu Dhabi. C’est l’occasion pour Ferrari d’interroger un genre subtil de faute morale : le roman décrit les accès immodérés de générosité dont se rendent coupables les riches Occidentaux envers le petit personnel des pays du Sud. Par exemple, le héros sauve après un accrochage un chauffeur de taxi pakistanais de la perte de son visa en ne faisant pas de constat. Mais le même enchantement ne fonctionne pas quand il offre un billet d’avion à son employée de maison Kasheeva, afin qu’elle puisse rendre visite à sa petite-fille qui vient de naître, car elle ne peut pas rentrer sans argent ni cadeaux, elle ne serait pas bien reçue. Or elle est trop pauvre pour se permettre ces achats. 

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