Exclusif
La nuit du doute, par Jérôme Ferrari
© Lapin pour PM
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Cet article est issu du numéro 15 de Philosophie magazine « 15 - hiver 2007 », en kiosque le 06 décembre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle inédite du prix Goncourt 2012, récompensé pour son roman « Le Sermon sur la chute de Rome »
C’est un prénom d’homme mais c’est quand même le sien. Elle s’appelle Chamsi, ça fait deux semaines que tu couches avec elle et, pourtant, elle ne t’est pas familière. Tu ne peux pas la regarder sans que l’angoisse fasse battre ton cœur trop vite. Ce n’est pas grave, l’angoisse est partout, dans le crépuscule éphémère enveloppant les lémuriens qui s’avancent en procession le long des câbles suspendus, dans le silence des nuits passées à guetter les mouvements invisibles des geckos au plafond, ou l’idée du glissement humide des scolopendres sur tes draps, dans la chaleur accablante de la journée, quand des femmes que leur masque livide de curcuma rend pareilles à des spectres te frôlent en riant dans une langue inconnue que tu ne comprendras jamais. L’angoisse est bénie. C’est elle qui te dit que c’en est bientôt fini de l’enfance et que tu es arrivé en face du monde, étrange et redoutable. C’est exactement ce que tu es venu chercher. Quand ton oncle t’a appelé pour que tu t’occupes de son bar de nuit pendant deux mois, tu es parti tout de suite. Tu n’en pouvais plus de l’affection constante des tiens et des études que tu ne finirais jamais. Il faut arracher ses racines, brûler sa maison, se faire étranger. Maintenant, le lagon est rempli de monstres aveugles et ta propre respiration est devenu un sifflement de reptile.
Le premier soir, Chamsi est au comptoir avec un type d’une cinquantaine d’années, professeur au lycée français. Elle a l’air très jeune mais, entre sa jupe et son bustier, son ventre tombe un peu et on voit sous son nombril la cicatrice ratée d’une césarienne qui trace un épais zig-zag mauve sur sa peau noire. Il y a des dizaines de couples comme eux dans la salle. Toi, tu te tiens debout près de la caisse, préparant les additions et essayant d’avoir l’air aussi sûr de toi que te le permettent tes 21 ans quand tu donnes des instructions aux serveurs. Le professeur part aux toilettes en titubant un peu. Elle vient vers toi, pose sa main chaude sur ton poignet et se penche pour te dire en riant : « Sors-moi des griffes de ce grand-père, s’il te plaît ! » Tu dis oui.
Depuis que tu es arrivé, tu sais que tu n’es pas comme les autres Blancs, et tu les méprises parce que tu les as vus faire. Ils sont vieux ou ils le paraissent. Le rhum arrangé, la chaleur et les mensonges les ont démolis. Ils dégoulinent de sueur et tiennent amoureusement par l’épaule des jeunes filles noires et cambrées dont ils font semblant de croire qu’elles les désirent. Ils savent que ça ne peut pas être vrai parce qu’ils paient, ils n’arrêtent pas de payer, de jeter sur le comptoir, dans les restaurants et les magasins, des liasses de billets avachis et trempés, mais ils font semblant de le croire ou, peut-être, dans le désastre de leur âme, ils le croient vraiment. Toi, tu ne paies pas. Et si tu payais, tu ne mentirais pas. Mais tu ne paies pas. Ce que les filles attendent de toi, ce n’est pas ton argent, c’est ta candeur et le salut. C’est ce que tu veux donner et c’est pourquoi tu dis oui.