Technologie / Analyse
Maurizio Ferraris : “Le téléphone portable est le grand constructeur de la réalité sociale”
© Marie Docher / plainpicture
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Cet article est issu du numéro 169 de Philosophie magazine « Complotisme. Pourquoi se raconte-t-on des histoires ? », en kiosque le 27 avril 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À l’occasion des 50 ans du téléphone portable, Maurizio Ferraris, auteur du premier essai philosophique consacré au mobile, nous éclaire sur la valeur de nos données et la possibilité d’une redistribution digitale.
Pourquoi s’intéresser au téléphone portable ?
Maurizio Ferraris : Le téléphone portable m’est tout de suite apparu comme une merveille philosophique, un instrument absolu. S’il permet de parler n’importe où, avec n’importe qui, nous l’utilisons d’abord pour écrire. Dans ce cas, la technique nous révèle : nous préférons l’écrit à la parole, car l’écrit produit des documents, des preuves. Lors d’une dispute, par exemple, les traces du passé sont concentrées dans les textos, les historiques de navigation… Les messages vocaux sont aussi une forme d’écriture, car ils peuvent être réécoutés. Le téléphone portable est le grand constructeur de la réalité sociale. Et cela n’était pas possible avec le téléphone fixe, qui n’était qu’un mégaphone amnésique. Aujourd’hui, le téléphone est toujours avec nous, et nous pouvons voir qui est connecté, si notre interlocuteur a vu notre message… c’est ce que j’appelle la « mobilisation totale ». C’est une transformation fondamentale, car le Web est un regroupement de tout ce que nous produisons lorsque nous rentrons en contact avec lui. Toutes ces interactions créent un véritable capital de données, exploité par les grandes entreprises américaines… ou par la Chine.