Entretien avec Maurizio Ferraris

Éloge d'un communisme digital

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Éloge d'un communisme digital

Maurizio Ferraris. ©Hannah Assouline/opale.photo

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le technofascisme est une menace réelle, mais ce diagnostic est problématique s’il conduit au rejet de la technique et de l’intelligence qui la suscite. L’ignorance, voilà le mal, analyse Maurizio Ferraris. Et concernant l’IA, le philosophe italien propose une forme de communisme numérique pour que les données produites par tous reviennent à tous.

 

On parle aujourd’hui de technofascisme à partir d’un constat réel : les technologies numériques permettent une capacité inédite d’enregistrement, de traçage et de corrélation des actions humaines. Les individus laissent de plus en plus de traces, exploitables aussi à des fins de surveillance et de contrôle. Ce diagnostic est fondé mais il devient problématique lorsqu’il conduit à l’idée que la technique serait en elle-même un mal, et que la seule forme de résistance consisterait à limiter la connaissance ou à se réfugier dans l’opacité. C’est cette conclusion que je conteste. L’intelligence est toujours un bien, de même que la connaissance ; l’ignorance est toujours un mal, même lorsqu’elle se présente sous la forme de la prudence. On ne réagit pas au mal en se rendant aveugle. Se retirer du champ de la connaissance ne neutralise pas le pouvoir mais le laisse intact entre les mains de ceux qui continuent à savoir et à calculer. N’oublions pas ce que dit Cypher, un des « méchants » dans Matrix : « ignorance is bliss » – l’ignorance est une bénédiction. L’ignorance pourrait-elle être le remède contre le fascisme ? N’oublions pas que la quintessence du fascisme est précisément la haine à l’égard du savoir, résumée par le mot d’ordre « que l’intelligence meure, vive la mort ». Je dirais plutôt : « Que l’ignorance meure, vive la vie. » Et c’est précisément là que réside la grande promesse émancipatrice d’un usage philosophique de la technologie : utiliser les traces que la vie enregistrée laisse sur le Web pour produire du savoir, donc d’autres vies, ou une vie meilleure.

Le techno-solutionnisme repose sur cette intuition juste : l’intelligence est un bien, et l’intelligence artificielle permet des gains réels. Mais il devient problématique lorsqu’il se transforme en vision du monde, attribuant à la technique une fonction messianique. Or les grands problèmes à résoudre – climat, famine, pauvreté – ne sont pas d’abord des problèmes de calcul, mais de coordination sociale, de distribution des ressources et d’organisation collective. L’IA peut améliorer la description du monde, mais elle ne décide pas ce qui doit être fait ni pour qui. La technique a résolu de manière excellente les problèmes de Jeff Bezos ou d’Elon Musk, et il ne serait pas mauvais qu’elle résolve aussi les problèmes du reste de l’humanité. La manière de le faire n’est pas un problème technique mais politique, et c’est pour cette raison que je parle de webfare et de communisme numérique.

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