Les clés d'un classique

La vie est-elle une pièce de théâtre ? Réponse avec le sociologue Erving Goffman

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La vie est-elle une pièce de théâtre ? Réponse avec le sociologue Erving Goffman

Erving Goffman. © Wikimedia Commons - illustration. © William L. 

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Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine « L’Empire, stade ultime du capitalisme ? », en kiosque le 19 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le sociologue Erving Goffman pense la vie comme une scène où chacun essaie de jouer correctement son rôle. Cet observateur des interactions quotidiennes dévoile les coulisses et les lois qui régissent la tragicomédie humaine. 

 

C’est un pot de départ à la retraite en grande pompe. Bernard, qui quitte la boîte après trente ans de bons et loyaux services, fait ses adieux à ses collègues avec chaleur et émotion. Le jeune retraité prend congé de l’assemblée sous les applaudissements. Problème : il a oublié son casque de vélo. Il revient donc sur les lieux quelques minutes plus tard. Et là, un léger malaise s’installe. Que faut-il faire ? Lui redire au revoir ? Rejouer ce moment d’émotion ? Faire comme s’il n’était pas là ? L’embarras s’installe. Les adieux redoublés sont toujours ratés. Voici ce que le sociologue Erving Goffman appelle une « fausse note ». Le terme désigne l’instant lors duquel un événement interrompt le cours habituel d’une situation. La personne qui en est à l’origine risque alors de « perdre la face », c’est-à-dire d’écorner l’image flatteuse qu’elle renvoie aux autres. Mais tout n’est pas perdu. Dans ce genre de cas se produit généralement un petit miracle de la vie sociale : chacun prend sur lui pour rattraper la situation. La soirée peut continuer tranquillement grâce au « tact » collectif.

Profession “scopophile”

Des cérémonies officielles aux banquets en passant par les rendez-vous galants : Goffman a passé sa vie à analyser ce type de situations mondaines, lors desquelles rien ne se passe exactement comme prévu. Né en 1922 à Mannville, village de l’Alberta, au Canada, il est passionné de chimie pendant son adolescence. C’est au cours de ses études supérieures qu’il bifurque et s’intéresse à la microsociologie, notamment grâce à des professeurs de l’université de Toronto comme l’anthropologue Ray Birdwhistell, qui lui apprend à scruter les moindres détails (par exemple, la façon dont les Américains du sud des États-Unis retroussent la lèvre du bas quand ils sourient). Selon son biographe Yves Winkin, Goffman est peu à peu devenu un véritable « scopophile », c’est-à-dire un infatigable scrutateur de la vie sociale. 

Enfant de commerçants juifs arrivés d’Ukraine, Goffman se marie avec Angelica Schuyler Choate, issue de la grande bourgeoisie américaine, qui devient sa première lectrice mais aussi sa dactylographe et son éditrice. La découverte de sa belle-famille aisée, avec ses manières upper class, a sans doute contribué à aiguiser son sens de l’observation sociologique. Car pour scruter les gens à la loupe, il faut les côtoyer de près. Goffman pratique la méthode de l’observation participante, qui consiste à s’immerger dans une communauté donnée pour en cerner le mode de fonctionnement. Cette technique s’inscrit dans la tradition de l’École de Chicago, qui développe la sociologie dite qualitative, consistant à aller sur le terrain et à réaliser des entretiens, à l’inverse des méthodes strictement quantitatives, caractérisées par des études statistiques.

À l’âge de 27 ans, il passe une année à Baltasound, au nord des îles Shetland, en Écosse, au sein d’une petite communauté de pêcheurs. Le but de cette escapade n’est pas tant de parler des habitants de ce lieu en particulier que d’en faire un laboratoire d’observation de la vie sociale en général. Comme le mentionne Winkin, il s’installe alors dans le seul hôtel de la ville, en compagnie de deux servantes qui le surnomment « peerie Goffman » (le petit Goffman), sans doute en référence à sa taille modeste (1,64 mètre). Il tire de ses recherches une précieuse collection d’observations : des histoires de bourdes, de gaffes et de faux pas sur fond de vie communautaire rurale, qui seront ensuite décortiquées dans sa thèse de doctorat, soutenue en 1953. 

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