La petite question
Jusqu’où faut-il être curieux ?
©Lina Kraftsoff/unsplash
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La curiosité est une faculté de l’esprit généralement valorisée dans la société, témoin d’un esprit ouvert et cultivé. Pour autant, le dicton dit aussi que « la curiosité est un vilain défaut »… Alors, faut-il être curieux et si oui, jusqu’où ? Réponses avec Erving Goffman, Thomas d’Aquin et Hans Blumenberg.
La curiosité, entre intrusion et intérêt pour autrui
Si elle est souvent présentée comme un vilain défaut, c’est d’abord parce qu’on voit dans la curiosité une forme d’impolitesse. C’est ce que montre le sociologue Erving Goffman lorsqu’il observe dans La Mise en scène de la vie quotidienne (1959) qu’en société, il y a des choses qu’on ne doit pas chercher à voir ou à savoir car ce serait violer « les territoires du Moi ». Par exemple, dans un hall de gare, il est souvent jugé intrusif de demander à une personne inconnue qui lit tranquillement sur un banc ce qu’elle lit (sauf pour tenter une approche de séduction). En société, la curiosité est vite perçue comme excessive, comme une offense aux « rites d’interaction » qui stabilisent le lien social.
Mais une indifférence trop polie peut-être tout aussi mal vue. C’est alors l’absence de curiosité qui devient suspecte. Ne pas s’enquérir de la santé de son voisin quand on le sait seul et grippé peut être blessant. Plus généralement, l’intensification de tout lien social implique de manifester une curiosité réciproque toujours plus grande pour tendre idéalement vers une relation d’amitié. C’est seulement lorsque le lien est dissymétrique que la curiosité apparaît comme gênante. Mais on observe que les gens préfèrent souvent parler d’eux-mêmes que de poser des questions. Le manque d’intérêt pour autrui fait alors, par contraste, de la curiosité une vertu. À condition bien sûr, que celle-ci garde le sens de la mesure, s’informe avec tact, sans brutalité ni flatterie.