Essai libre
La religion est-elle l’opium du peuple ? La réponse stupéfiante du philosophe Denis Moreau
© Stéphane Ouzounoff/Hans Lucas
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 197 de Philosophie magazine « L’Empire, stade ultime du capitalisme ? », en kiosque le 19 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Philosophe catholique, Denis Moreau fait ici mieux qu’interroger la célèbre formule de Marx. Celui qui se dit « accro » retourne la critique et fait de la foi une substance très adaptée à nos temps incertains. Attention, lecture stimulante… et presque enivrante !
« La religion est le soupir de la créature accablée, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un état de choses où il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple * [voir le lexique en fin d’article] » (Karl Marx, Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, « Introduction », 1844). Je me propose d’élucider et de discuter la célébrissime formule « La religion est l’opium du peuple » en prenant au sérieux (ce que ne fait pas explicitement Marx) la métaphore de l’opium. Pour plus de commodité et dans la mesure où le syntagme « la religion » a tout de l’idée générale dénuée de sens précis – des religions, on en trouve des centaines sur le marché –, je m’en tiendrai ici à la religion qui a été et est encore culturellement dominante sous nos cieux, le christianisme. Et pour ne pas avancer masqué, sans doute est-il préférable que j’annonce d’emblée, comme on disait dans les bonnes années du marxisme idéologiquement dominant, d’où je parle : je suis catholique.
L’opium est le suc des capsules d’une forme de pavot. Après préparation, il prend la forme d’un produit psychotrope. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut lui reconnaître quatre principales propriétés : il est antalgique (il diminue ou supprime la douleur) ; il est relaxant, voire sédatif ; à fortes doses, il provoque des rêveries agréables qui déforment ou même suppriment la perception de la réalité – c’était l’effet recherché par les écrivains du XIXe siècle qui en consommaient ; enfin, il est addictif et provoque un syndrome de manque quand on réduit ou interrompt brutalement sa consommation. Dans ces conditions et pour qui souhaite critiquer la religion, la métaphore de l’opium semble bien choisie.
Une analyse toxicologique
Relaxant, l’opium engourdit. On dénonce ainsi une forme de résignation ou d’insensibilité face la misère du monde, ou à l’exploitation du prolétariat, qu’entraînerait l’adoption de croyances religieuses : en leur nom, on accepterait ou tolérerait l’intolérable, parce qu’on estimerait que c’est la volonté de Dieu, le dessein de la Providence, ce qui émousserait – ou anéantirait – de souhaitables capacités d’indignation. En deuxième lieu, les rêveries que provoque l’opium empêcheraient la perception de la réalité telle qu’elle est, c’est-à-dire souvent fort rude et cruelle : le croyant se grise d’arrière-mondes et de régions éthérées, il se coupe de la vraie vie pour se perdre fantasmatiquement dans des doubles imaginaires de la réalité, il pense trop au paradis (artificiel !), pas assez au monde comme il va (ou plutôt : ne va pas). Il est enfin indiscutable que la religion, comme l’opium, est addictive. On l’a vu lors des grandes expériences d’athéisme officiel et organisé qu’ont connu certains pays communistes au cours du XXe siècle. Dans ces pays souvent à dominante culturelle chrétienne, l’athéisme a été érigé en doctrine officielle, voire obligatoire, on l’a promu et enseigné, tandis qu’on interdisait les cultes religieux, et parfois persécutait les croyants. Mais la plupart des croyants ont continué à vivre leur foi de façon clandestine, certains ont accepté d’être emprisonnés, voire tués plutôt que de la renier et, lorsque les régimes communistes se sont effondrés, les gens se sont remis à pratiquer au grand jour tandis que la religion faisait un retour massif dans l’espace public, sous des formes d’ailleurs souvent discutables (qu’on pense aux connivences entre l’Église orthodoxe russe et le régime de Vladimir Poutine). Contre les tentatives d’éradication conduites par les marxistes, l’histoire nous l’a donc appris, on ne se débarrasse pas comme cela de la religion, d’un claquement de doigts ou par une simple décision politique : les croyants sont accros.