“La Fêlure”, de Charlotte Casiraghi : la vulnérabilité en partage

Une recension de Frédéric Manzini, publié le

Ce n’était pas sur ce terrain qu’on attendait Charlotte Casiraghi. C’est pourtant bien là qu’elle veut se tenir, tant pour déconstruire les clichés sur sa propre personne que pour prendre à rebours le discours ambiant d’injonctions au bien-être et à la réussite, à savoir dans « ce décalage entre ce que nous sommes dans notre complexité et ce que les autres perçoivent en apparence ». Emboîtant donc le pas à Francis Scott Fitzgerald pour « explorer la fêlure par la littérature », elle interroge la vulnérabilité, la fatigue d’être soi et l’épuisement émotionnel – ce sentiment d’avoir « encore quelqu’un à aimer » comme un nouveau dossier à traiter.

Gouffre créateur ?

 Pas de confidence à attendre mais une entrée en résonance avec les auteurs qui, par leurs œuvres, ont dit les multiples visages de l’insidieux mal de vivre. Ainsi Charlotte Casiraghi fait entendre la voix de Gilles Deleuze analysant la détresse de l’alcoolique ou celle de Cesare Pavese, « incapable d’intégrer son sentiment de fragilité à son identité masculine », sombrant dans l’amertume misogyne. Ici, la fêlure peut être gouffre mais aussi matière première pour l’aventure ou la création littéraire : chez les poétesses Maya Angelou et Anna Akhmatova, la douleur devient un chant de survie arraché au fracas de l’histoire, tandis que Colette raconte comment faire du maquillage une armure de soie contre le chagrin d’amour et la dépression.

Une misère de l’homme qui fait sa grandeur

Cette traversée ne présente pas la fêlure comme une faiblesse qu’il faudrait dissimuler, mais comme une métaphore de ce que Pascal appelait la « misère » de l’homme, qu’il liait indissociablement à sa grandeur. Elle rappelle surtout que notre véritable force tient dans notre capacité, patiente et réfléchie, à apprivoiser nos fractures intérieures, à les habiter, à apprendre à vivre avec elles et non contre elles. Car c’est là où le vernis se craquelle que la vérité commence à affleurer.

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