Angelin Preljocaj : “Je cherche l’équilibre entre la puissance et la fragilité”

Temps de lecture : 9 min

135-Danse-AngelinPreljocaj

“Le Parc” d’Angelin Preljocaj © Agathe Poupeney / OnP

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 135 de Philosophie magazine « Peut-on se mettre à la place des autres ? », en kiosque le 28 novembre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Que révèle la danse contemporaine de notre rapport au corps ? Subit-elle l’influence des nouvelles technologies ou encore de l’omniprésence de l’érotisme ? Réponses avec le chorégraphe Angelin Preljocaj.

Votre ballet Le Parc joue beaucoup avec le poids des corps : les danseurs se laissent choir, porter, transporter. Montrer ces corps qui pèsent, est-ce une rupture délibérée des codes de la danse classique ?

Angelin Preljocaj : Historiquement, la danse classique cherche à échapper à la gravité. Le désir d’élévation a été poussé si loin que les filles se sont retrouvées sur pointes, pour monter plus haut encore qu’en se mettant sur le bout de leurs orteils. Et puis, les chorégraphies classiques insistent sur la propension des hommes à porter les femmes pour les soulever de terre, pour les faire voler. La danse contemporaine se veut moins aérienne, moins épurée. Elle cherche à profiter de la gravité pour créer des mouvements, des énergies, un vocabulaire gestuel à partir de la chute. Comme chorégraphe, j’appartiens à l’univers de la danse contemporaine, cependant j’ai créé Le Parc pour les danseurs classiques du Ballet de l’Opéra national de Paris : je me suis amusé à les sortir de leur zone de confort, à leur demander d’oublier par moments l’idéal aérien pour habiter des corps pesants, qui s’appuient les uns sur les autres. 

 

La danse contemporaine est née avec Isadora Duncan (1877-1927), dans une Europe où la pensée de Friedrich Nietzsche mais aussi la psychanalyse se diffusaient. Ce qu’Isadora Duncan a montré sur la scène, c’est un corps bouillonnant, saturé de volonté de puissance et de pulsions. Cela continue d’inspirer la danse d’aujourd’hui ?

En effet Isadora Duncan, dans une esthétique qui annonçait l’expressionnisme, a montré un corps qui exultait, un corps passionné. Il s’agissait d’une libération d’énergie. Mais ensuite, la danse contemporaine s’est enrichie et diversifiée en plusieurs courants. Il y a le courant de Mary Wigman (1886-1973) et de Pina Bausch (1940-2009), qui prolonge l’esthétique de Duncan, qui cherche à transmettre des émotions venant de l’intérieur, du plus profond des corps. A mes débuts, j’ai reçu une formation en danse classique, puis j’ai travaillé avec Karin Waehner (1926-1999), qui fut elle-même élève de Mary Wigman à Leipzig à la fin des années 1940. Cette danse éruptive, émotionnelle a été pour moi un électrochoc, une révélation. 

Cependant, un peu plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer un autre courant de la danse contemporaine, ce qu’on appelle la modern dance américaine, en travaillant avec le chorégraphe Merce Cunningham (1919-2009), qui en est la figure emblématique. Il m’a fait rentrer dans un nouveau monde. Une des phrases de Merce Cunningham qui m’a le plus frappé, qui fut pour moi un déclic, c’est ce jour où je l’ai entendu dire à la fin d’un enchaînement, après avoir arrêté le piano : « Arrêtez de montrer le mouvement. Faites le mouvement. » Dans la modern dance, les danseurs ne cherchent pas à représenter des émotions. Ils accomplissent sur la scène des mouvements qui, articulés les uns aux autres, dans un contexte spatial donné, finissent par créer une émotion chez le spectateur. Cependant, l’émotion est chez celui qui regarde ; le danseur, quant à lui, n’exprime pas sa subjectivité, il devient une œuvre d’art. 

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Acte (En acte)FacultéPouvoir