James C. Scott : “Le contrat social est un conte de fées”
James C. Scott en 2020 © Peter Van Agtmael/Magnum Photos pour PM
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Cet article est issu du numéro 138 de Philosophie magazine « 138 - avril / mai 2020 », en kiosque le 26 mars 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Promoteur d’une contre-histoire de l’État et de la sédentarisation d’Homo sapiens, l’anthropologue américain, professeur de sciences politiques à l’université Yale, pratique l’histoire profonde. En s’intéressant au temps long et aux pratiques dissimulées, il bouleverse nos préjugés.
Si l’anarchisme avait un visage, il aurait l’air affable. Une paire de lunettes à écailles corrigeant deux yeux bleus, la confiance confortée par le nombre des années, du flegme mâtiné de mélancolie : j’ai rencontré James C. Scott un jour ensoleillé, sous de grands arbres, à Hurigny (Saône-et-Loire), lors de La Manufacture des idées, un festival dédié aux sciences humaines. Héraut de l’anthropologie anarchiste, tablant sur une contre-histoire de la modernité, révisant notre idée même du progrès, l’universitaire américain a débuté sa carrière en sciences politiques après avoir milité contre la guerre du Vietnam. Il s’est d’abord intéressé aux communautés de paysans en Malaisie et plus généralement aux pratiques souterraines de résistances à l’État, à ce qu’il appelle « l’infrapolitique ». Mais comment faire l’histoire de ce qui n’a pas été consigné ? Rendre compte d’une logique qui consiste à effacer ses traces ? De ce paradoxe, il a fait son sujet d’étude en publiant sur La Domination et les arts de la résistance, un maître ouvrage qui vient d’être réédité (Amsterdam, 2019), sur l’art de ne pas être gouverné dans Zomia (Points, 2019) ou, plus récemment, sur le récit de l’émergence de l’État : Homo domesticus (La Découverte, 2019). Lorsqu’il n’enseigne pas à l’université Yale, l’octogénaire s’active dans sa ferme à Durham, à une trentaine de kilomètres de New Haven (Connecticut, États-Unis). Il y élève en amateur éclairé des moutons dont il vend la laine, des brebis, deux vaches Highland – Fife et Dundee –, des poules, des abeilles… Pas une retraite mais une activité à part entière, aussi essentielle que ses recherches ou ses lectures – La Boétie et Orwell, Euripide et Shakespeare, Proudhon et George Eliot, Balzac et Jean Genet, tout plutôt que la seule littérature scientifique qui assèche l’imagination. James C. Scott lit en français, depuis qu’il a passé du temps à Paris avec femme et enfants. Il le parle aussi – en alternance durant l’entretien. Préférant la virulence tranquille des thèses détonnantes aux grandes gesticulations académiques, la langue populaire aux grands mots, les cultures « fugitives » aux pouvoirs institués, James C. Scott pratique l’anarchisme comme une hygiène. Amène, il prescrit ainsi de s’entraîner à la « callisthénie anarchiste » – du grec kallos, « beau », et sthenos, « la force ». « Chaque jour, si possible, enfreignez une loi ou un règlement mineur qui n’a aucun sens, ne serait-ce qu’en traversant la rue hors du passage piéton. Servez-vous de votre tête pour juger si une loi est juste ou raisonnable. De cette façon, vous resterez en forme ; et quand le grand jour viendra, vous serez prêt. » Allons, musclons nos idées !
James C. Scott en 6 dates
- 1936 Naissance dans le New Jersey
- 1959 Premier séjour de deux ans en tant qu’étudiant à Paris
- 1964 Premier voyage de deux ans en Malaisie. Il y retournera de 1978 à 1980
- 1976 Enseignant à Yale. Achat d’une ferme à Durham, dans le Connecticut
- 1990 Séjour dans une ferme à Neubrandenburg (ex-Allemagne de l’Est), juste après la chute du mur de Berlin
- 2019 Traduction française d’Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États
Politiste, anthropologue, historien… Comment vous qualifier ?
James C. Scott : J’ai toujours été un homme politisé. Nous étions en pleine guerre du Vietnam quand, après un doctorat en sciences politiques, j’ai décidé de consacrer ma carrière aux paysans, qui représentent historiquement la plus grande classe sociale. Il fallait s’y intéresser de près. Mais chaque fois que je tente de réaliser une œuvre de pensée grandiose, abstraitement, je suis bloqué. Je ne peux comprendre les généralités que depuis la particularité. Je me suis donc rendu dans un petit village de Malaisie, parce que je maîtrisais un peu la langue, et je suis devenu anthropologue de facto, ce dont je suis assez fier. Avec mon dernier livre, on peut dire que je suis devenu un peu historien. Amateur, bien sûr !
Pourquoi une telle fierté ?
La plupart des politistes américains arrivent avec une structure de pensée, voire un préjugé qu’ils mettent à l’épreuve du terrain. La plupart de leurs trouvailles sont déjà déterminées, pour ainsi dire. L’amplitude de leurs résultats est réduite par les instruments conceptuels qu’ils utilisent. À l’inverse, l’anthropologue vient les yeux ouverts, en s’efforçant de délaisser les idées fixes. Les généralités dérivent de son observation, sans savoir ce qui importe a priori. Je ne peux comprendre les concepts abstraits que s’ils marchent sur leurs deux pieds dans le monde. Pour penser les classes sociales, je préfère voir de quelle façon elles parlent de la lutte, quelles sont leurs pratiques, comment se construit un village. Je ne sais pas parler depuis le ciel des idées.