Histoire des idées
Philosophies de la domestication
Valla Serotetto, une femme nenet, se repose et laisse paître ses rennes, toujours attachés au traîneau. Péninsule de Yamal, Sibérie (Russie). © Briand et Cherry Alexander/Cosmos
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La domestication est-elle une forme de violence faite à la nature ? En partie, sans doute, mais il faut se garder des oppositions trop simplistes : le partage entre le sauvage et le domestique est tout sauf évident, tant les degrés de domestication sont variés. On pourrait même se demander qui, de l’homme et de la vache, domestique qui – car, si nous profitons sans vergogne du bétail, lui aussi profite à sa manière de nous… Et c’est par rapport à lui que les sociétés humaines se sont organisées depuis le néolithique.
Domestication et domination
La domestication des espèces sauvages, survenue à partir du néolithique, est un événement décisif de l’histoire de l’humanité. Elle est indissociable de la sédentarisation des sociétés – en témoigne l’étymologie du terme, domus, la maison – et participe d’un ample mouvement d’appropriation par lequel l’homme prend possession de son milieu de vie. L’établissement du domus, c’est la délimitation du domaine contrôlé de la vie humaine par rapport à la sauvagerie de l’érème, le monde naturel, duquel il faut se prémunir. Le domus, c’est le domaine libéré de la tyrannie aveugle de la nature, sur lequel l’homme exerce son pouvoir.
Les hommes, cependant, ne peuvent se couper totalement de la nature : ils ont besoin, en particulier, des autres êtres vivants pour se nourrir, et sont donc contraints de les laisser entrer dans le domaine humain. La domestication répond à cet impératif : elle permet, en infléchissant l’évolution, le devenir aléatoire de l’espèce, de façonner des individus dociles, purgés de l’imprévisibilité sauvage de la nature, qui puissent être intégrés sans trouble dans le monde des hommes. C’est ce qu’on appelle la zootechnie, soit le modelage (aujourd’hui, on pourrait même parler d’« optimisation ») des espèces, sur le long terme, pour qu’elles répondent au mieux à nos besoins. Mais l’élevage des bêtes et la culture des céréales permet, aussi, de mieux maîtriser les ressources alimentaires. La domestication participe ainsi de la rationalisation de l’organisation sociale. Le vivant domestique n’existe plus pour lui-même : s’il est accepté dans le monde humain, c’est seulement pour occuper une place déterminée dans la gestion économique (l’oikos, la demeure).