Witold Gombrowicz. Sur les traces de son fantôme dans la pampa
Witold Gombrowicz (cc) Wikimedia Commons / Krzysztof Dybciak
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Cet article est issu du numéro 104 de Philosophie magazine « La démocratie. Ça devrait être quoi ? », en kiosque le 27 octobre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Vous êtes-vous déjà senti profondément, définitivement, immature ? Vous est-il déjà venu à l’esprit que les Adultes, autour de vous, étaient des imposteurs ? Si tel est le cas, vous devriez faire la connaissance de Witold Gombrowicz, considéré comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Alors que vient de paraître le sulfureux inédit “Kronos” (Stock), notre reporter est parti à la recherche de son souvenir, à Tandil, ville passablement paumée, où il vécut lors de son exil argentin.
Tandil
1823Fondation de Fort Indépendance, ancêtre de Tandil
PopulationAujourd’hui, environ 130 000 habitantsSituationNord-est de l’Argentine. Province de Buenos Aires, à 360 kilomètres de la capitale
SpécialitésMontagnes, fromages et saucissons
La pampa, c’est plat. Et c’est long. On roule dans l’herbe depuis quatre heures. « Regarde ! Une montagne ! », crie Karen, mon amie photographe. C’est une colline datant du Protérozoïque, aplatie là comme un cafard sur le carrelage d’une ambassade. On arrive à Tandil, 57e ville du pays, 130 000 habitants, au cœur de la province de Buenos Aires – une espèce d’Argenteuil. Je me demande ce qui a pu conduire ici, entre 1957 et 1960, l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, le Polonais Witold Gombrowicz (1904-1969). On l’avait pourtant prévenu : « À Tandil, tu t’ennuieras à mourir. » Il faut avouer qu’il n’y a plus grand-chose à faire dans la région depuis le massacre des derniers Indiens en 1876. Les rues sont à peu près vides en matinée et en soirée ; désertes de midi à 18 heures. À part ça, il y a cinq ou six avenues, des rues, des maisons… Une église, une mairie… Un calvaire.
C’est à cause de Diego que je suis là. Il a dit à Karen : « On s’était promis qu’aussitôt que j’aurais une voiture on irait à Tandil, et ça fait déjà trois ans que j’ai ma Renault 12. » Karen acquiesce. Diego démarre. Moi, je suis à l’arrière. C’est comme ça que les choses arrivent. Les décisions absurdes découlent les unes des autres, comme dans les romans de Gombrowicz. Ce n’est pas que l’on veuille se lancer sur ses traces : on se promène, c’est tout ; mais c’est lui qui nous poursuit. Il était là, à Tandil, il y est toujours. Ici plus qu’ailleurs, sa pensée s’impose. Et c’est d’abord par hasard et par jeu que nous mobilisons à tout propos les idées tirées de ses farces philosophiques. Comme pour nous exercer à ressentir plus fort Tandil et les Tandiliens, dont Gombrowicz a su exprimer la condition – la nôtre, aussi bien – d’esclaves de la Forme.
Witold Gombrowicz en 7 dates
- 1904 Naît au château familial de Małoszyce (Pologne)
- 1914 Est éduqué par une préceptrice française
- 1937 Publie Ferdydurke. Succès de scandale
- 1939 S’installe en Argentine. Subit la censure nazie en Pologne
- 1957 Séjourne pour la première fois à Tandil
- 1963 Rentre en Europe après vingt-quatre ans d’exil
- 1969 Meurt à Vence (près de Nice) où il vit depuis cinq ans
Gombrowicz appartient à ces écrivains de génie au tour d’esprit philosophique dont les réflexions ponctuent les fictions. Il est l’inventeur d’une espèce d’existentialisme artistique, provocateur et grotesque. Cadet d’une famille aristocratique, il découvre à 15 ans la Critique de la raison pure et se passionne pour la pensée de Nietzsche et de Schopenhauer. Licencié en droit, bohème à Paris, dandy à Varsovie – où il publie son premier roman, Ferdydurke, en 1937 –, le jeune écrivain passe le mois d’août 1939 sur un cargo pour l’Argentine, où la Seconde Guerre mondiale le surprend pendant ses vacances. Il décide de rester un peu le temps de voir venir ; la Pologne est rayée de la carte, comme d’habitude, et ses vacances se prolongent en vingt-quatre années d’exil. À Buenos Aires, il connaît la pauvreté et rencontre Jorge Luis Borges. Dédaignant la nécessité de l’une et méprisant la gratuité de l’autre, il fait tout pour se rendre désagréable à la riche élite d’artistes locaux aux yeux braqués sur Paris, dont les faux airs de supériorité lui paraissent un déni d’infériorité. Il dit des créateurs des hautes sphères à la Borges qu’« ils ont besoin de génies un peu comme une équipe de football : pour gagner le match contre l’étranger. […] Le souci principal de ces artistes n’est pas d’exprimer leur passion et de construire un univers mais d’écrire un roman “de niveau européen” […] et ils passent des heures à se demander pourquoi l’Argentine marque si peu de buts ».
« À Tandil, je suis le plus célèbre ! Personne ne peut m’égaler ! »
Witold Gombrowicz
Gombrowicz est un solitaire. L’universel, il l’atteint par la singularité la plus dérangeante. C’est ce dont il s’aperçoit dès 1947 avec la traduction de Ferdydurke en espagnol – son roman polonais ayant su toucher un cercle d’Argentins. Néanmoins, Gombrowicz mène à Buenos Aires une existence de génie incompris (mais salarié, employé de banque)… jusqu’à son premier séjour à Tandil, en 1957, au moment où la censure est suspendue en Pologne. Là-bas, on s’arrache ses livres. L’écrivain intensifie alors sa lutte contre le public pour lui imposer sa propre supériorité, selon sa définition de la création, cartes sur table et double salto arrière afin que l’on ne puisse deviner à quel point il est sérieux. Et depuis son petit QG de la pampa, où il est à peu près aussi connu qu’à Vladivostok ou à Ouagadougou, Gombrowicz déclare : « À Tandil, je suis le plus célèbre ! Personne ne peut m’égaler ! Ils sont soixante-dix mille… Soixante-dix mille inférieurs ! »
Un « lieu de rêve »
« Tandil, c’est l’Argentine en miniature », explique Nicolás Arizcuren. Ce trentenaire travaille dans un hôtel et se définit (comme nombre d’Argentins) par la somme de ce qui ne lui rapporte pas un peso : clown, guitariste et romancier. Nicolás est l’incarnation de la buena onda, contact facile et sans formes, et dont l’union avec la viveza – le système D plus ou moins licite – permet à la plupart des Argentins de survivre aux plans du FMI. « Tandil est la ville test pour les sondages, poursuit-il, parce qu’elle est à l’exacte image du pays. Il y a une forte classe moyenne centriste qui joue au yo-yo avec la crise tous les dix ans depuis un siècle, pas mal de pauvres, et une oligarchie corrompue dont est issu le multimillionnaire Mauricio Macri, qui est né ici et a été élu Président » – le 22 novembre 2015.
« Au lieu de valoriser ce que nous sommes, nous faisons tout pour paraître autre chose »
Nicolás, habitant de Tandil
Fort de ses études de tourisme, Nicolás ajoute : « Le principal handicap de Tandil, c’est la bêtise – enfin, de Tandil… Vous avez vu cette avenue bordée d’orangers, près du lac ? Au printemps, avec l’odeur des fleurs, c’est une merveille… Eh bien ! au lieu de valoriser ce que nous sommes et ce que nous avons, nous faisons tout pour paraître autre chose. » Ça me rappelle la devise de la ville, inscrite sous le nom des rues, sur tous les panneaux de la ville. « TANDIL, LIEU DE RÊVE ». Cela m’évoque aussi le cliché d’une île paradisiaque plutôt que le plan en damier d’une ville ordinaire, toujours fidèle à la description de Gombrowicz dans son Journal : « Des carrés, des rectangles, des maisonnettes d’une blancheur éblouissante, aux toits plats, des angles aigus, du linge qui sèche, au pied d’un mur une moto et la place, grande et plate… »