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Quand le fondateur de Palantir, Alex Karp, sollicitait Habermas pour diriger sa thèse
Jürgen Habermas. © Caro/Bleicker/Sipa — Alex Karp. © Thibault Camus/AP/Sipa
Avant de devenir l’un des hommes d’affaires les plus en vue et les plus controversés des États-Unis, Alex Karp, le président de Palantir Technologies, souhaitait rédiger une thèse de philosophie sous la direction de Jürgen Habermas. Il raconte ses discussions et ses désaccords avec le penseur récemment disparu.
Vous connaissez peut-être la société américaine Palantir Technologies. À partir de l’analyse de données informatiques, elle propose de faciliter le travail et la prise de décision dans divers domaines, notamment le renseignement, la police ou les forces armées. Elle est donc au centre de nombreuses polémiques – tout comme son président et co-fondateur (avec Peter Thiel) Alex Karp. Mais saviez-vous que ce personnage haut en couleur voulait faire de la philosophie et avait sollicité Jürgen Habermas pour diriger sa thèse en Allemagne ? Dans ce récit de leurs discussions et de leurs rencontres, Karp exprime même son désaccord avec le philosophe. Ce document éclaire la position d’un des hommes les plus influents du monde actuel.
« Ma première rencontre avec Jürgen Habermas, décédé la semaine dernière à l’âge de 96 ans, se déroula sous de mauvais auspices.
Nous étions à l’été 1992, et je venais d’arriver à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, après trois années quelque peu laborieuses passées en fac de droit en Californie.
À l’époque, la profession juridique connaissait une sorte de renouveau et devenait plus accessible à des nouveaux venus ambitieux comme moi. Presque tous mes camarades de classe à la faculté de droit de Stanford étaient impatients de trouver un emploi dans des cabinets d’avocats qui fonctionnaient selon des parcours bien établis.
En ce qui me concerne, j’avais d’autres projets. À 24 ans, mon souhait à moi était en toute sincérité de devenir universitaire.
Les géants de Francfort
Lors de mon dernier semestre à la faculté de droit, j’écris une lettre à Habermas, lui demandant en substance si je pouvais étudier avec lui à Francfort, à l’université Goethe, où de l’avis général, il était devenu le philosophe vivant le plus important et le plus influent au monde.
Mon intérêt pour l’École de Francfort – ce groupe de penseurs et d’écrivains qui s’était formé dans les années 1920 et 1930 autour de Theodor Adorno, Max Horkheimer et, selon diverses sources, entre autres Erich Fromm, Walter Benjamin et Herbert Marcuse – s’était éveillé pendant mes années d’études au Haverford College, en Pennsylvanie, à la fin des années 1980.
Mes professeurs, notamment Mark Gould, Richard Bernstein et Kathleen Wright, m’avaient fait découvrir des traditions intellectuelles allant du pragmatisme et de la psychanalyse à la pensée sociale telle qu’envisagée par l’École de Francfort, ainsi que les travaux des géants de la théorie politique et sociale des XIXe et XXe siècles, notamment Niklas Luhmann, Talcott Parsons, Émile Durkheim, Max Weber, Michel Foucault, Jacques Derrida – et Jürgen Habermas.
En route pour l’Allemagne
Quelque temps après avoir envoyé ma lettre, je reçus une réponse par courrier postal de la part de l’assistante de Habermas. Son ton laissait transparaître un certain désintérêt, sans doute dû à la pression incessante des étudiants qui cherchaient à obtenir un rendez-vous avec Habermas. J’étais Américain et, à ses yeux, je n’avais rien de particulier. Gould et Bernstein, cependant, s’étaient aimablement portés garants pour moi ; fort de leur soutien, j’ai décidé de me rendre en Allemagne pour m’inscrire à l’université Johann Wolfgang Goethe de Francfort.
Je pris un aller simple sur la Pakistan International Airlines, qui reliait New York à Francfort avant de poursuivre vers Islamabad. Ce vol avait un avantage majeur : c’était le moyen le moins cher de traverser l’Atlantique. Je voyageais léger et n’avais avec moi qu’une seule paire de chaussures en cuir, particulièrement fiables.
La perspective de rencontrer Habermas cet été-là suscitait en moi une certaine impatience mêlée d’appréhension – je le considérais, moi aussi, comme l’un des plus grands penseurs vivants.
Le matin de notre rendez-vous, je me rendis à pied de ma résidence universitaire à son bureau, situé à l’Institut de recherche sociale, dans le quartier nord-ouest de la ville connu sous le nom de Bockenheim.
“Ma première conversation avec Habermas fut substantielle, mais assez brève. J’en sortis avec un sentiment d’encouragement modéré”
En traversant la rue, je remarquai une Allemande qui attendait patiemment au passage piéton. Le panneau indiquait clairement de ne pas traverser, et bien qu’il n’y eût aucune voiture en vue, elle s’était résignée à attendre docilement que le feu passe au vert – comme de coutume chez presque tous les Allemands à l’époque, et encore très largement aujourd’hui – sans la moindre trace de protestation ou d’agacement. Sa résignation était totale et absolue. Je me souviens avoir pensé à la remarque de Heinrich Heine selon laquelle les Allemands se promènent “comme s’ils avaient avalé le bâton avec lequel on les avait autrefois battus”.
En arrivant devant le bureau de Habermas, je tombai sur deux bonnes douzaines d’étudiants et d’aspirants étudiants en train de s’agiter, debout dans le couloir. Tous attendaient d’être reçus par le professeur. De temps à autre, l’attente était ponctuée par l’un d’entre eux sortant de son bureau, souvent dans un état de détresse à peine voilée. Quelques-uns avaient les larmes aux yeux.
Premier contact
Au bout d’environ une heure, la porte s’ouvrit et son assistante toute-puissante me fit signe ; elle était assise dans une sorte de vestibule par lequel il fallait passer pour accéder à son bureau privé. Cette dame m’avait prévenu de parler anglais, mon allemand étant alors beaucoup trop lacunaire.
Lorsque j’entrai, Jürgen Habermas baignait dans la fumée au milieu de piles de livres. Manifestement, la boîte de cigarillos posée sur son bureau, sans doute des Montecristo soigneusement emballés, était régulièrement réapprovisionnée.
Notre première conversation en cet après-midi d’été fut substantielle, mais assez brève. Tandis qu’il était assis, adossé à son fauteuil, nous avons surtout parlé de Talcott Parsons, né en 1909 à Colorado Springs et qui allait devenir une figure de proue de la sociologie américaine.
Habermas avait peu de patience pour ceux qu’il qualifiait régulièrement et sans ménagement d’“imbéciles” et de “demi-imbéciles”, qu’ils soient de droite ou de gauche ; il critiquait sans pitié les deux camps d’une manière qui semblerait presque contre nature aujourd’hui parmi ceux qui se font passer pour des intellectuels médiatiques. Il serait en effet déconcertant pour bon nombre de nos commentateurs actuels d’être confrontés à une telle impartialité et un instinct si développé pour repérer les incohérences de pensée et le manque de rigueur intellectuelle, quelle que soit leur origine sur l’échiquier politique.
Je sortis de cette première réunion avec un sentiment d’encouragement modéré. Je consacrais les mois suivants à améliorer mon allemand, que j’avais commencé à apprendre au Goethe-Institut de Paris, à l’occasion d’un séjour à l’étranger dans ma dernière année de droit.
“J’avais l’impression que Habermas éprouvait une certaine révérence, peut-être secrète ou du moins dissimulée à certains de ses collègues, pour le projet américain : bâtir une nation où l’appartenance ne dépendait ni du sang ni du sol”
Ma maîtrise de la langue progressa à grands pas à partir du moment où j’entamai une liaison, d’abord professionnelle puis peu après amoureuse, avec une doctorante de l’université, une jeune femme d’une beauté et d’un charme extraordinaires. Susanne avait grandi dans une famille luthérienne en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, non loin de la frontière néerlandaise, et c’est grâce à elle et par son intermédiaire que je trouvai quelque chose qui s’apparentait à un foyer, autant sur le plan universitaire qu’affectif, pendant ces années d’études. L’une des erreurs de ma vie a peut-être été de ne pas dire oui lorsqu’elle m’a demandé de l’épouser.
Les erreurs de Habermas
L’impression que je me fis de Habermas au fil des ans, au cours de dizaines de rencontres dans les années 1990 pour discuter de mes recherches et de ma thèse en cours d’élaboration, était qu’il éprouvait une certaine révérence, peut-être secrète ou du moins dissimulée à certains de ses collègues, pour le projet américain – notre expérience assez radicale dans cette nouvelle république, celle de bâtir une nation où l’appartenance ne dépendait ni du sang ni du sol.
La folie – et la rapidité – de la descente aux enfers de l’Allemagne dans les années 1930 avait donné naissance à une industrie du souvenir et de l’autoflagellation parmi les penseurs de gauche de l’époque. Habermas, cependant, bien qu’il soit en grande partie à l’origine de notre prise de conscience face à l’échec quasi existentiel de l’humanité pendant la guerre, demeurait sceptique à l’égard des éléments les plus néfastes et les plus pernicieux de la gauche, qui, dans sa forme moderne, s’est totalement détachée des résultats concrets et ne se soucie en rien des effets pratiques de son idéologie. Il était resté allergique à toute pensée peu rigoureuse, quelle que soit son orientation politique.
Pour beaucoup, la mise en scène du discours est devenue plus importante que ce qui se passait dans le monde, à savoir que les succès profonds de la gauche progressiste au milieu du XXe siècle dans la défense des intérêts des classes défavorisées américaines avaient dégénéré en une sorte d’excès impérial – une obsession pour la théorie au détriment total de la pratique et des résultats.
Habermas prônait ce qu’il décrivait comme le Verfassungspatriotismus, ou patriotisme constitutionnel : l’idée qu’on pouvait être loyal envers une république donnée tout en mettant de côté les affiliations plus provinciales et tribales qui avaient dominé l’histoire humaine depuis l’avènement de l’espèce. On nous assurait que la disparition définitive d’un nationalisme sous toutes ses formes déplaisant et obscurantiste approchait à grands pas.
“Son cosmopolitisme ambitieux, purement rationnel et affranchi des particularités gênantes de la famille et de la culture, s’est révélé insuffisant pour susciter l’adhésion à l’ère moderne”
C’était une vision des choses tout à fait louable – mais, avec le recul, il apparaît clairement qu’elle était bien trop prématurée et qu’elle faisait fausse route. En 2011, le magazine allemand Der Spiegel décrivait Habermas comme “le dernier Européen”, alors que le projet de gouvernement européen pour lequel il s’était battu avec tant d’acharnement faisait l’objet d’attaques de plus en plus soutenues.
Son espoir d’une sorte d’identité politique désincarnée, affranchie des particularités gênantes de la famille et de la culture, représentait un cosmopolitisme ambitieux qui s’est révélé insuffisant pour susciter l’adhésion à l’ère moderne. En d’autres termes, il croyait en la possibilité d’un discours public purement rationnel. Je croyais, et je crois toujours, qu’un tel discours doit s’enraciner dans une source plus organique et traditionnelle – et, en effet, nationale et culturelle.
Il finira peut-être par avoir raison, mais je crains que ce ne soit pas de notre vivant.
La fin abrupte de notre relation
Au cours des années qui suivirent notre première rencontre à Francfort, je poursuivis la rédaction de ma thèse, qui portait sur une critique méconnue de Parsons, axée sur l’instinct d’agressivité de l’esprit humain et ses implications sur notre utilisation du jargon comme moyen d’exercer un pouvoir sur autrui.
Il y eut bien sûr des digressions, tant professionnelles que sentimentales.
Je me lançai dans une sorte d’activité parallèle, demandant à des collègues allemands qui se rendaient à Zurich de me rapporter des cigares cubains ; les prix et les taxes étaient plus cléments de l’autre côté de la frontière suisse. Je gardais la moitié des cigares pour moi et vendais le reste à des banquiers de Francfort.
Au bout de quelques années, je finis par me faire une idée plus précise de la forme que prendrait la critique qui allait devenir ma thèse et je rédigeai une quarantaine de pages, en allemand, que j’estimais dignes d’être soumises à Habermas pour qu’il les examine.
Le 10 août 2000, je reçus de sa part une lettre dactylographiée de trois pages, transmise par fax par Karola Brede, dans laquelle il critiquait en détail divers aspects de mon projet, mais refusait également de continuer à me servir de directeur de thèse. Il n’était pas d’accord avec mon approche des sources.
“Habermas était impitoyable – mais de manière si constructive que cela me rappelle tout ce que nous avons perdu en tant que culture”
Il s’agissait d’une analyse longue et méthodique de mon travail. Il écrivait, par exemple, que je devais“articuler plus clairement en quoi [ma] conception diffère du modèle parsonien des pulsions d’origine biologique qui ont été façonnées culturellement – des pulsions qui, pour le sociologue, ne deviennent pertinentes qu’au niveau des besoins interprétés”. Mais sa critique allait également plus loin. “Vous ne pouvez tout simplement pas rivaliser avec les critiques littéraires et les théoriciens [qui se sont récemment exprimés sur ce sujet]”, poursuivait-il.
Son refus, en fin de compte, était sans équivoque. J’avais passé plusieurs années à suivre son colloque à l’Institut de recherche sociale et encore plus de temps à affiner ma compréhension de la langue allemande. Sa décision survint comme un choc aussi soudain que violent, qui me heurta profondément. Je mis des années à me remettre de cette blessure.
Et pourtant, c’est précisément cette volonté de se montrer à ce point impitoyable, mais de manière si constructive, qui me rappelle ce que nous avons perdu en tant que culture.
Karola Brede, professeur de sociologie à l’Institut Sigmund Freud avec laquelle Habermas travaillait en étroite collaboration, eut l’amabilité d’accepter de diriger ma thèse. Près de deux ans plus tard, le 14 novembre 2002, grâce aux sages conseils et au soutien de Mme Brede, j’obtenais mon doctorat. »
La version originale de ce témoignage, parue en anglais sur le site du magazine Politico et dont l’article que vous venez de lire est la traduction française, est consultable ici en accès libre.