Éthologie
Quand les chimpanzés prennent l’apéro
Photo d'illustration. © Getty images/Unsplash
Une étude récente met en évidence, vidéo à l’appui, que certains groupes de chimpanzés « prennent l’apéro ». De temps à autres, ils partagent des fruits fermentés et alcoolisés. Une manière de canaliser l’agressivité, et de pacifier les relations sociales ?
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Une femelle chimpanzé s’avance avec son petit sur le dos et ouvre grand un fruit qui gît au sol, un Treculia africana. Après en avoir consommé un bout, de même que sa progéniture, on la voit quitter les lieux. Dans un second extrait vidéo, les agapes se font collectivement : plusieurs chimpanzés viennent profiter de ces fruits. Leur particularité, qui donne à ces deux scènes tout leur piment ? Ils contiennent de l’alcool ! Entre 0,14% et 0,61%, selon les auteurs de cette étonnante étude de Current Biology, intitulée « Wild chimpanzees share fermented fruits » (« Des chimpanzés sauvages partagent des fruits fermentés »).
Ces chimpanzés seraient-ils en train de prendre l’apéro, comme nous à la sortie du bureau ? L’idée peut faire sourire. Mais cette pratique culinaire a bien à voir, selon les scientifiques, avec la sociabilité. Et plus précisément, avec la réduction de l’agressivité au sein d’un groupe social – qui serait facilitée, dans une certaine mesure, par ces comportements éthyliques.
Agressivité et individualité
La vie en groupe n’est pas chose facile, ni pour l’homme ni pour les animaux. Du moins, remarque l’éthologue Konrad Lorenz dans L’Agressivité (1963), elle est un problème pour les espèces où l’individualité s’affirme. Toutes les bêtes manifestent des formes d’agressivité. Mais pas avec la même intensité selon les espèces. Bien qu’ils vivent dans une très grande promiscuité, les poissons d’un même banc ou les abeilles d’une même ruche, dont l’individualité est faible, ne s’attaquent pas les unes les autres : ils s’en prennent essentiellement à des individus extérieurs à leur groupe ou à leur espèce. L’« agression intraspécifique » décroît avec l’augmentation de la « cohésion de la foule », avec la prééminence de l’espèce ou du groupe sur l’individu.
Chez les espèces où l’individualité s’affirme le plus nettement, le rapport à l’autre membre du groupe est davantage problématique. Sa présence est un obstacle à la satisfaction des intérêts égotiques ; sa proximité irrite ; sa ressemblance même peut être perçue, chez l’être humain, comme un dangereux risque d’indifférenciation. Quelle qu’en soit la source, une agressivité s’intensifie, qui menace de faire imploser le groupe. Il faut parvenir à la canaliser. Souvent, cette canalisation passe par le report de l’agressivité sur les membres d’autres groupes. Chez l’homme, comme l’a montré Freud dans le Malaise dans la civilisation (1930), tout le travail de la culture consiste à faire refluer cette pulsion de destruction, d’agressivité, et à lui offrir des modalités détournées d’expression pour qu’elle n’emporte pas la communauté. Il n’en demeure pas moins une frustration larvée, une crispation refoulée qui risque toujours de ressurgir : l’insertion dans la vie sociale exige de l’individu le renoncement à quelque chose pour garantir l’existence collective.
Qu’en est-il chez les animaux ? Le chimpanzé ne possède sans doute pas une individualité aussi développée que l’être humain. Mais notre plus proche parent n’est pas pour autant une fourmi docile. La coexistence au sein du groupe, nécessaire à la survie, n’est pas de tout repos. On connait la stratégie du bonobo, qui utilise le sexe comme moyen d’apaiser les tensions, au sein du groupe comme à l’extérieur du groupe – une satisfaction en guise de décharge d’agressivité. Le chimpanzé y a également recours, quoique de manière moins systématique. On constate en revanche combien les pratiques d’épouillage contribuent au renforcement des liens sociaux, donc à la pacification des rapports sociaux. Ailleurs, des pratiques similaires ont été observées récemment dans certains groupes d’orques, dont les membres « fabriquent », à l’aide d’algues géantes, des outils pour masser et/ou nettoyer leurs congénères (kelping). L’attachement entre les individus, cultivé à travers des gestes répétés d’attention, est un remède puissant au déchaînement de la violence.
Apaisement des tensions
La consommation de fruits fermentés chez les chimpanzés pourrait bien avoir le même rôle. Si le taux d’alcool mesuré dans les fruits reste faible, Anna Bowland, autrice principale de l’étude réalisée en Guinée-Bissau, remarque :
“Chez l’être humain, nous savons que boire de l’alcool libère de la dopamine et des endorphines, ce qui provoque un sentiment de bonheur et de détente […] Nous savons aussi que partager de l’alcool, notamment à travers des traditions comme l’apéritif, aide à former et renforcer des liens sociaux”
C’est aussi ce que souligne l’économiste et essayiste Alain Cotta dans L’Ivresse et la Paresse (1998), à propos de la fête : « La fête archaïque à son summum d’expérience émotionnelle est une ivresse collective dont le contenu est total et les fonctions sociales multiples. La réaffirmation périodique de la cohésion du groupe est la plus importante de ces fonctions. » Alain Cotta conclut :
“L’unité sociale se reforme dans l’apaisement des tensions interpersonnelles”
Dans l’ivresse festive, la frontière entre les individualités s’étiole. « La fête est à la fois extase et fusion mystique, exutoire et lubrifiant social », pour l’anthropologue Lionel Obadia (« Le petit bal qui finit mal… Un invariant de la fête ? », in : La Fête au présent, 2009). Les tensions, qui se nouent entre des individualités égotiques, s’apaisent en même temps que l’absorption de chacun dans un sentiment d’unité. Rappelons que pour Freud, la pulsion d’agressivité tournée vers l’extérieur est la réversion d’une pulsion de mort qui hante toute pulsion de vie.
“Cette pulsion agit au sein de tout être vivant et tend à le vouer à la ruine, à ramener la vie à l’état de matière inanimée. […] L’instinct de mort devient pulsion destructrice par le fait qu’il s’extériorise, à l’aide de certains organes, contre les objets. L’être animé protège pour ainsi dire sa propre existence en détruisant l’élément étrange”
Pourquoi la guerre ?, correspondance avec Albert Einstein, 1933
Dans la communion, le désir d’anéantissement qui hante l’individualité est un instant réalisé, apaisé.
Remède et poison
Sans doute la fête alcoolisé n’atteint-elle pas toujours ce résultat. Nombreux jugeront qu’au contraire, l’ivresse érode les normes sociales permettant au groupe de tenir debout et favorise la décharge des instinct destructeurs. Pour l’anthropologue Mary Douglass, cette idée est vraie surtout des formes désocialisées, solitaires, de consommation d’alcool. « Si l’on doit mettre l’accent sur l’abus d’alcool, le travail de l’anthropologue suggère alors que la façon la plus efficace de le contrôler passe par la socialisation » (Analyser le boire : une perspective anthropologique spécifique, 1987).
Comme souvent, le poison est aussi un remède. Tout l’enjeu, pour un groupe d’individus, est de bénéficier des effets cohésifs de l’alcoolisation sans être détruits par l’ébriété, en l’encadrant dans une forme de ritualisation collective. L’essentiel des sociétés joue ce jeu dangereux : « La fête est normale dans la plupart des cultures, et l’alcool est un adjuvant non moins normal de la fête. Boire est essentiellement un acte social accompli dans un contexte social reconnu. » Et quand les conditions sont réunies, il « est associé à la convivialité, au vivre ensemble », résume le sociologue Sylvain Beck dans « Je bois donc je suis » (2020).
Est-ce vraiment ce que font les chimpanzés, quand ils se réunissent pour consommer des fruits fermentés ? Difficile à dire avec certitude. Mais étant donnée notre proximité avec ces singes astucieux, on ne peut pas l’exclure.