Un classique éclaire le présent

Qu’aurait pensé Elias Canetti de l’attentat visant Trump ?

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Qu’aurait pensé Elias Canetti de l’attentat visant Trump ?

Elias Canetti. © The Dutch National Archives

Avant-hier, Donald Trump a failli être assassiné lors d’un meeting. Dans Masse et Puissance (1960), l’écrivain Elias Canetti relevait que le bipartisme héritait de la « structure psychologique » de la guerre civile – tout en pointant les limites de la violence en politique. Extrait.


 

« Le système à deux partis du parlement moderne exploite la structure psychologique des armées en lutte. Elles étaient réellement présentes dans la guerre civile, quoiqu’à contre-cœur. On n’aime guère tuer ses compatriotes, il y a toujours quelque sentiment de solidarité qui s’oppose aux guerres civiles sanglantes et y met d’habitude fin plus ou moins rapidement. Mais les deux partis en présence continuent fatalement à se mesurer. Ils luttent en renonçant à tuer. On admet que dans une rencontre sanglante le plus grand nombre l’emporterait. Le premier souci de tous les chefs d’armée est d’être le plus fort sur les lieux de la rencontre réelle, d’avoir plus de soldats à manœuvrer que l’ennemi. […] Lors d’un vote parlementaire, tout ce que l’on a à faire est de constater sur place la force des deux groupes. […] Le vote […] est le vestige de la rencontre sanglante que l’on mime de diverses manières, menaces, injures, excitation physique pouvant aller jusqu’aux coups ou au jet de projectiles. Mais le décompte des voix met fin à la bataille. […] La masse des morts reste hors de jeu. […] Le système parlementaire […] s’effrite dès qu’y siège quelqu’un qui se permet de compter sur la mort de quelque membre de l’institution. Rien n’est plus dangereux que de voir des morts au milieu de ces vivants. Une guerre est une guerre parce qu’elle fait entrer des morts dans la décision. Un parlement n’est parlement qu’aussi longtemps qu’il exclut les morts. »

Élias Canetti, Masse et Puissance (1960)