Le petit vertige
Que cache le regard “métaphysique” des nouveau-nés ?
© Charlesdeluvio/Unsplash
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Impossible de ne pas ressentir un trouble déconcertant lorsqu’on croise le regard du nouveau-né, qu’il soit notre propre enfant ou celui de proches à qui nous rendons visite. À la fois ici et ailleurs, ces grands yeux ouverts sur le monde ressemblent à ceux des Bouddhas. Mais à quoi tient la profondeur de ce que les scientifiques appellent le proto-regard ? À son passé aquatique ? À l’absence de langage et de concept ? La philosophe Audrey Jougla, qui vient de publier Causeries animales (Delachaux et Niestlé, 2024), propose une réponse dans les pas de Thomas d’Aquin et de l’écrivain Christian Bobin.
Le proto-regard, ou voir le monde sans catégories
On l’appelle le « proto-regard », du grec protos (πρῶτος), premier, désignant avant tout le premier échange visuel du nouveau-né avec sa mère puis son environnement. Ce regard est une adresse fondamentale pour le lien développé par la mère à l’égard du bébé.
Dans son article « Le Regard du naissant », paru dans les Cahiers de maternologie (2005), le docteur Marc Pilliot explique que « le proto-regard a toujours existé, et l’on peut se poser des questions sur la cécité des adultes en général et des professionnels en particulier, qui affirmaient, il y a quelques décennies encore, que le bébé ne voyait pas à la naissance ». Il s’agit selon lui d’un « regard qui vient des profondeurs de l’être, un regard qui transperce et qui transcende », fondateur dans le lien d’attachement avec le bébé et « parentalisant ». C’est ce même regard qui, selon lui, peut aussi s’avérer réparateur et permettre au lien entre la mère et l’enfant de s’établir réellement – et ce d’autant plus lorsque l’histoire maternelle, ou la grossesse, n’ont pas été bien vécues. Un regard qui répare, en instituant les prémisses du lien parental.