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Raphaël Enthoven : “Au début d’un deuil, on s’élance vers la personne disparue et c’est comme un souffle coupé”

Temps de lecture : 4 min

Raphaël Enthoven.

Raphaël Enthoven. © Franck Ferville pour PM/Agence VU

Le philosophe, essayiste et journaliste Raphaël Enthoven publie L’Albatros (Éditions de L’Observatoire), où il raconte l’histoire d’un fils qui accompagne sa mère dans son combat contre une maladie invalidante et incurable. Un hommage à sa propre mère, autant qu’une réflexion sur le deuil et le pouvoir du souvenir. 


Vous avez écrit un livre de deuil, consacré à votre mère, Catherine David, disparue le 2 janvier 2023. Écrire vous a-t-il apporté de la consolation ?

Raphael Enthoven : J’ai tendance à penser que le bonheur est infécond. Et que seul le malheur est propice à l’écriture. Mais je crois aussi que, si le malheur fait écrire, la vie est quand même plus intéressante que douloureuse ! Alors, oui, quand on aborde le deuil avec ces deux jambes, l’écriture peut avoir une fonction cathartique, en tout cas une vertu apaisante. C’est incontestable. 

 

Le livre retrace énormément de conversations entre votre mère et vous. Vous aviez envie de prolonger la relation, de dialoguer avec vos morts ?

Dans les dernières années de sa vie, ma mère n’était plus tout à fait elle-même, elle perdait la mémoire. Je n’avais pas la possibilité de l’accueillir chez moi ni de lui prodiguer à domicile les soins dont elle avait besoin. J’ai donc trouvé un compromis, un Ehpad situé à proximité de mon domicile, où elle a été admise en 2019. J’allais souvent la voir. Je lui faisais des lectures. Nous parlions longuement. Si j’ai rapporté beaucoup de ces conversations dans L’Albatros, en essayant d’être au plus près possible de la tonalité de nos échanges, c’est parce que je voulais écrire un livre de sang chaud. On trouve chez Proust ce désir éperdu de décrire les choses telle qu’on les a vécues dans leur première fraîcheur, même si elles ont disparu. L’un des artifices pour parvenir à restituer le sentiment de la vie est évidemment le dialogue. Et puis c’est vrai, j’avais besoin d’entendre sa voix, sa façon de parler, ses expressions. C’était le plus court chemin vers elle. 

 

“Parfois les morts nous reviennent par éclats, par fragments, par souvenirs involontaires, et c’est une présence chaude”

Se souvenir, c’est une manière de faire son deuil ?

Dans un chapitre de Sodome et Gomorrhe intitulé « Les Intermittences du cœur », le narrateur de La Recherche est en train de délacer ses chaussures, et sa grand-mère lui apparaît tout d’un coup. Non pas la dame qui est morte depuis deux ans et qu’il se reproche de si peu regretter, mais sa grand-mère véritable, au visage tendre, préoccupé et légèrement déçu, en compagnie de qui l’éternité ne serait pas trop longue. Parfois les morts nous reviennent ainsi par éclats, par fragments, par souvenirs involontaires, et c’est une présence chaude. Et puis il nous faut hélas reprendre nos esprits, comprendre après un temps qu’ils sont bel et bien morts, qu’on ne les reverra plus… Proust s’est fait le greffier de ces états de deuil. Au début d’un deuil, on s’élance vers la personne disparue, on la sent vivante à gonfler le cœur, et c’est comme un souffle coupé, un effroi de constater qu’elle n’est plus. J’ai voulu écrire un roman à partir de moments de ce genre.

 

“La façon dont les gens se comprennent, la fraternité intellectuelle entre deux personnes, c’est durable. Et cela me paraît même transcender la mort”

Dans Parler avec sa mère, un essai paru cet année, le philosophe Maxime Rovere explique que notre mère est la personne qui nous est le plus proche, mais aussi celle avec laquelle il est le plus difficile de parler de ce qui nous importe vraiment. Avez-vous vécu cette contradiction ?

Non, j’avais avec ma mère une proximité intellectuelle qui est un trésor rarissime. Nous parlions la même langue. Nous nous comprenions. On a mis un certain temps à s’en apercevoir, ce fut à l’âge adulte pour moi, mais à partir de là, on a noué une complicité intellectuelle constante. La façon dont les gens s’aiment, c’est banal. Cela peut être très intéressant quand c’est bien raconté, mais c’est banal. La façon dont les gens se comprennent, la fraternité intellectuelle entre deux personnes, c’est durable. Et cela me paraît même transcender la mort.

 

Vous traitez aussi beaucoup des livres signés par Catherine David, votre mère. Vous vouliez qu’on se rappelle son travail ?

En effet, ma mère s’est arrangée pour disparaître discrètement. Elle a eu la pudeur de ne faire aucune publicité autour de sa vieillesse, et elle s’est effacée alors qu’elle avait vécu toute sa vie une ardente vocation pour l’écriture. Elle a publié des livres auxquels j’avais envie de rendre hommage, comme La Beauté du geste (1994). Je me suis dit que, si je n’intervenais pas, la totalité de ses efforts, de ses entreprises menaçait de tomber dans la longue série des êtres et des œuvres oubliés. Je me sens l’émissaire, l’ambassadeur, le légat de sa façon de voir. 

 

Qu’est-ce qui console le mieux de la mort des autres, le roman ou la philosophie ?

J’ai tendance à ne pas faire la différence entre les deux. Car le véritable mouvement de la réflexion, ce n’est pas de s’abstraire du monde mais, au contraire, d’incorporer le chagrin. La philosophie n’est pas un divertissement qui nous emmène ailleurs, mais une école du réel. La philosophie ne mériterait pas une heure de peine, il n’y aurait pas de pensée rigoureuse s’il n’était pas possible de se soumettre, par la réflexion, à l’épreuve du réel. À cet égard, le roman est un outil adéquat pour raconter cette incorporation.