Raphaël Imbert: “Une part de jeu dans le mécanisme de la conscience”
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Cet article est issu du numéro 88 de Philosophie magazine « Où avez-vous la tête ? », en kiosque le 26 mars 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quatre penseurs et praticiens vous dévoilent leur méthode pour se recentrer – ou se démultiplier sans se perdre. Avec Raphaël Imbert, l’improvisation musicale.
« L’époque est à la dispersion, où “dispersé” vaut comme un jugement péjoratif. J’y vois plutôt une chance, à condition d’assumer pleinement cette dispersion. D’ailleurs, pour un jazzman, avoir un double esprit, une conscience partagée, est une nécessité. C’est la source de sa musique et sa condition de possibilité. Le jazz est né de cette dispersion. Les premiers jazzmen sont des musiciens rompus à la musique classique, que leur condition de descendants d’esclave leur interdisait de pratiquer. Ils adoptent d’emblée une double conscience : le langage de la soumission – les “chants de travail” dans les champs –, compréhensible par le maître, masque un discours de résistance et de transgression, puisque la musique est l’instrument de leur liberté. Cette ambivalence, les jazzmen l’entretiennent : quoique profondément croyants, ils jouent dans les bordels de la mafia de Chicago et de New York. Et toutes leurs chansons possèdent des sous-entendus sexuels ou narcotiques. Ce jeu de double langage est si indissociable de l’essence du jazz qu’on peut dire sans se tromper qu’un jazzman possède forcément deux cerveaux symboliques : un cerveau de la conscience, qui analyse, et l’autre qui “joue” en transgressant. Ou le musicien totalement sous contrôle improvise purement analytiquement en restituant les bonnes gammes sur les bons accords, et il réalise alors un excellent travail mais parfaitement académique et ennuyeux. Ou il parvient à réintroduire dans le mécanisme de la conscience une part de jeu, de flottement et de liberté, et il retrouve la richesse de l’ambivalence qui fonde le jazz. L’improvisation repose sur ce travail de double conscience. Comment faire ? Nul besoin, pour s’abandonner, d’alcool ou de LSD ! À mes étudiants, dans mes master classes, je propose des exercices spirituels d’altération de la conscience. Je leur donne cette image : imaginez un diable et un ange qui se dispute chacune de vos épaules. Celui dont l’ange s’impose est parfaitement sage. Il ne commet aucune erreur. Or improviser, c’est gérer l’erreur. Une erreur est une erreur si vous la faites une fois. Elle ne l’est plus si vous la répétez. C’est ça, faire du jazz : jouer avec la conscience analytique de l’auditeur et de vos partenaires. Parmi mes élèves, certains sont d’excellents musiciens classiques incapables d’improviser une note. Pourquoi ? Tout ce qu’ils ont retenu d’un apprentissage très technique est une peur bleue de l’erreur.