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Archie Shepp, jazz à l’âme

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Archie Shepp, jazz à l’âme

(cc) tom.beetz / Flickr

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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le festival Jazz à la Villette débute ce mercredi 3 septembre 2014. L'occasion de relire cet entretien avec Archie Shepp, emblème mythique du Free jazz.

Une petite rue de banlieue parisienne. Au 42 bis, c’est arythmique. On enchaîne la blue note et les accords, free. Mélodie à tous les étages : la maison d’Archie Shepp est parcourue par le libre vent du jazz. Le saxophone résonne, on sonne. Tempo binaire, ding-dong. Monette Berthommier, compagne et agent, ouvre. Archie décroche l’instrument. Yeux-billes roulant sous un chapeau de feutre noir, visage illuminé parcouru par un sourire qui vous entraîne, il tend une main avenante, large comme deux, les doigts dansants. Partagée entre le Massachusetts et la France, où il a posé ses valises en 1962 après avoir manqué le bateau qui le ramenait en Amérique, la vie d’Archie Shepp bat au rythme des tournées. Il revient du Brésil, sera à New York pour un concert cet été puis à la Villette à la rentrée, et sur la côte d’Azur en juillet pour Jazz à Porquerolles, qu’il « parraine ». Parrain, un mot qu’il n’aime pas. Comme « jazz », dont il est pourtant l’un des emblèmes. Pianiste, clarinettiste et chanteur, initié par son père au banjo, maître du free aux côtés de John Coltrane et de Cecil Taylor, Archie Shepp pratique le saxophone, l’écriture – poésie et théâtre – comme la politique. Engagé pour la défense des droits civiques à l’époque de Malcom X, Shepp philosophe, lecteur de Rimbaud, va aujourd’hui, à 74 ans, improviser avec des rappeurs. Avec sa voix qui swingue aux mots qui roulent, monsieur Shepp ne fait pas de la musique comme d’autres divertissent. Exercice de liberté qui défie les codes occidentaux, la musique d’Archie est existentielle. Elle célèbre une histoire, la sienne, afro-américaine, et celle de son peuple. Moderne comme l’était Baudelaire, Archie Shepp tient ensemble la vie et l’art, la poétique et l’éthique, « l’éternel et le transitoire ». Le jazz est là.

 

Jazz est un autre : une musique existentielle

Des musiciens jouant des instruments en cuivre autour des bordels de la Nouvelle-Orléans, et des filles créoles vendant leur corps. Voilà ce qu’on appelait “jass”. Après une décade, le mot a pris deux z et, avec, les deux sens de musique et de sexe. Pour Sydney Bechet, le mot “jazz” signifiait “fornication”. Ce jazz-là ne ressemble pas à ma musique. Je préfère l’expression musique noire ou africaine-américaine. Car tous les jazzmen sont nés d’une même souffrance, d’une communauté où le racisme était une composante essentielle de leur existence. Et le sentiment triste parfois qui émane de ces airs n’est pas la création de Benny Goodman ou Paul Whiteman… Le “jazz” a été importé à New York par l’équipe de l’Original Dixieland Jass Band, des Blancs jouant à la Nouvelle-Orléans. Mais en réalité, il était écouté partout aux États-Unis. Où l’on trouvait des Noirs, l’on trouvait cette musique. Il existe deux façons de la jouer : soit l’on imite de façon académique des mélodies, et il faut connaître des accords ; soit l’on fait confiance à son âme, sans quoi il est impossible d’avoir un vrai message, de raconter une histoire. Quelle histoire ? Mon histoire ! À ma naissance, il n’y avait pas d’hôpitaux pour les Noirs. À celle de ma mère, en Caroline du Sud, ils n’ont rien noté : on n’enregistrait la date de naissance ni des chiens, ni des Noirs. Aussi, le vent qui souffle quand je joue du saxophone est celui de mon passé. Quand je crie, je crie pour ma grand-mère, pour ma tante, pour ma communauté.

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