La lettre du mercredi
Réintroduction des néonicotinoïdes : Duplomb dans l’aile
Action collective sur l'esplanade des Invalides, à Paris, le 23 septembre 2020. Alors que la commission des Affaires Economiques va débattre du projet de loi re-autorisant les insecticides neonicotinoides, une dizaine d'associations et de syndicats organisent la première manifestation rassemblant 577 panneaux représentants une abeille le poing levé. © Romuald Meigneux/Sipa
« Voulons-nous d’un “printemps silencieux” ? C’est la question que devraient se poser ce mercredi tous les parlementaires, alors que se tient à l’Assemblée un débat sur la “loi Duplomb”. Ce texte, qui prévoyait notamment la réintroduction de certains néonicotinoïdes, a été adopté mais censuré par le Conseil constitutionnel.
2 131 368 ! C’est le nombre de Français qui ont signé la pétition lancée l’été dernier contre la “loi Duplomb”, qui prévoyait la réintroduction de pesticides nocifs pour les insectes pollinisateurs.
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Le succès de cette initiative populaire a rendu possible le débat qui s’est tenu aujourd’hui au Parlement. Il devait notamment avoir pour objectif d’évaluer les enjeux du principe de précaution et les moyens de protéger les agriculteurs contre la concurrence étrangère… tout en restant seulement informatif. La loi destinée à “lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur” a en effet déjà été adoptée – et la réintroduction de ces pesticides censurée par le Conseil constitutionnel, considérant que le législateur doit “veiller à ce que les choix destinés à répondre aux besoins du présent ne compromettent pas la capacité des générations futures et des autres peuples à satisfaire leurs propres besoins”. Cette décision fait directement écho à l’impératif du philosophe Hans Jonas, formulé en 1979 dans Le Principe responsabilité : “Agis de telle sorte que tes actions soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur la Terre” !
Sénateur et marchand de doute
Le sénateur Duplomb a cependant de l’aplomb… Il a déposé en février une nouvelle proposition de loi pour réautoriser l’usage de deux de ces pesticides. L’élu joue non seulement des incertitudes scientifiques qui entoureraient leurs effets – à la manière des “marchands de doute” dont parle l’historienne des sciences Naomi Oreskes –, mais il réactive aussi une fausse opposition entre l’économie et l’écologie. Or, ce que montrent les études scientifiques, ce sont plutôt les effets délétères de l’usage de ces pesticides pour l’économie elle-même.
Le biologiste Marc-André Selosse, dans un bref essai qui vient tout juste de paraître De la biodiversité comme un humanisme (Libelle-Seuil), rappelle d’abord que les maladies liées à la pollution de l’environnement coûtent cher à la communauté. Mais “la perturbation de la fonction de pollinisation par les insectes affecte aussi la rentabilité […]. D’ores et déjà, selon les estimations, de 28 à 61 % des écosystèmes agricoles manquent de pollinisateurs, et cela limite la production, surtout pour les myrtilles, le café et les pommes. Le manque à gagner annuel est estimé, selon l’IPBES [Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques], entre 230 et 580 milliards d’euros par an”. Le problème n’est donc pas que de santé publique, il est aussi économique. Et philosophique ?
“Un étrange silence dans l'air”
“Il y avait un étrange silence dans l’air.” Ainsi commence la “fable pour demain” racontée par la biologiste Rachel Carson au début de son livre culte : Printemps silencieux. Elle y décrit le sort d’une ville (fictive) de la campagne américaine accablée par un “mal étrange”, qui a fait taire toute vie. “Ce fut un printemps sans voix. À l’aube, qui résonnait naguère du chœur des grives, des colombes, des geais, des roitelets et de cent autres chanteurs, plus un son ne se faisait désormais entendre ; le silence régnait sur les champs, les bois et les marais.”
Dans cet essai vendu à plus de 2 millions d’exemplaires (autant de lecteurs que de signataires de la pétition !), l’autrice propose de renommer “biocides” ces insecticides qui rendent la “planète impropre à toute vie”. Avec son enquête au long cours, la biologiste contribue à lever le scandale des pesticides et à faire interdire le DDT aux États-Unis mais aussi, plus généralement, à ériger l’écologie en sujet politique. Autrement dit, elle fonde l’écologie politique. “Vouloir ‘contrôler la nature’, écrit-elle, est une arrogante prétention, née d’une biologie et d’une philosophie qui en sont encore à l’âge de Neandertal, où l’on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le bon plaisir de l’homme. Les concepts et les pratiques de l’entomologie appliquée reflètent cet âge de pierre de la science. Le malheur est qu’une si primitive pensée dispose actuellement des moyens d’action les plus puissants, et que, en orientant ses armes contre les insectes, elle les pointe aussi contre la terre.” La date de parution ? 1962. Un avertissement qui a plus de soixante ans ! »