Résister : mode d'emploi

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Résister : mode d'emploi

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment lutter concrètement contre ce qui nous révolte ? Trois penseurs contemporains ont rédigé de véritables manuels pour nous sortir de la léthargie et défendre de justes causes avec efficacité. Voici une sélection de leurs meilleurs conseils.

 

Conseil n° 1
Ne pas obéir à l’avance

Selon l’historien Timothy Snyder, le pouvoir des régimes autoritaires repose en grande partie sur « l’obéissance anticipée ». Après les élections de 1932, qui portèrent les nazis au pouvoir, ou les élections tchécoslovaques de 1946, dont sortirent vainqueurs les communistes, beaucoup de gens se crurent obligés de servir l’idéologie des nouveaux dirigeants, allant au-delà de leurs exigences. Pour éviter qu’un nouveau régime vire à la tyrannie, commençons par ne pas surestimer son pouvoir de nuisance !

Conseil n° 2
Commencer petit mais voir grand

Tout mouvement de contestation a besoin d’une « vision pour demain » capable de fédérer largement, souligne l’activiste serbe Srdja Popovic. Il faut proposer un autre régime, une autre société. Pour autant, chercher à atteindre directement ces objectifs, c’est mettre la charrue avant les bœufs. La résistance se construit progressivement. Elle commence par des petites actions isolées qui donnent l’exemple, l’impulsion à d’autres actions de plus grande envergure. Il faut prendre soin de construire l’unité entre les différents mouvements d’opposition qui émergent afin de coordonner les opérations.

Conseil n° 3
Se trouver une équipe

Pour défendre une cause, rien ne vaut l’action collective. « Rejoignez une bande d’illuminés », conseille l’historien Rutger Bregman. Vous pouvez créer un mouvement ou – si vous ne vous sentez pas l’âme d’un leader – en rejoindre un autre. Bregman invite à méditer cette citation de l’anthropologue Margaret Mead : « Ne doutez jamais de la capacité d’un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis à changer le monde. En réalité, il en a toujours été ainsi. »

Conseil n° 4
Utiliser l’humour

Pour Popovic, le laughtivism (activisme par l’humour) a trois vertus. Premièrement, il défait la peur sur laquelle reposent les pouvoirs autoritaires. Deuxièmement, il est mobilisateur : « Les mouvements d’humour sont considérés “cool” et les personnes aiment se joindre aux choses “cool”. » Troisièmement, l’humour désarme le pouvoir. Les dictateurs ne savent pas comment réagir quand on les tourne en ridicule : ne rien faire reviendrait à encourager les moqueries ; mais envoyer l’armée réprimer des manifestations burlesques serait grotesque.

Conseil n° 5
Ne pas reculer devant les tâches rébarbatives

Un idéaliste doit être réaliste et apprendre à se servir d’outils techniques. Trop de militants croient qu’il suffit de discourir alors que la lutte implique de mobiliser des compétences précises. « Apprenez à pleurer devant un tableur Excel », résume Rutger Bregman : les plus efficaces des résistants n’ont pas été de doux rêveurs, mais des gestionnaires, des informaticiens… qui ont su mettre leur savoir-faire au service de leurs convictions.

Conseil n° 6
Défendre les institutions

Nous avons tendance à croire que les institutions nous protègent. Grave erreur : c’est à nous de les défendre. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un dirigeant a accédé au pouvoir via une institution – le vote démocratique, par exemple – qu’il la maintiendra une fois en place. « Les institutions ne se protègent pas elles-mêmes, avertit Snyder. Elles tombent l’une après l’autre à moins qu’elles ne soient d’emblée défendues. Choisissez donc une institution qui vous tient à cœur – tribunal, journal, loi, syndicat – et prenez son parti. »

Conseil n° 7
Renoncer au purisme

Lorsqu’on défend une cause, on cherche à convaincre ses contemporains du bien-fondé de ses arguments. Or il faut savoir se rappeler que, souvent, « de bonnes choses se produisent pour de mauvaises raisons ». Rutger Bregman prend l’exemple du militant abolitionniste Thomas Clarkson qui, pour lutter contre la traite des esclaves, choisit de sensibiliser l’opinion sur le sort des marins britanniques embarqués à bord des navires négriers. Les psychologues appellent cette tactique le « recadrage moral » (moral reframing). À essayer !

Conseil n° 8
Identifier les points de fragilité

Pour qu’une action soit efficace, il faut commencer par analyser les piliers sur lesquels repose la dictature, affirme Popovic. Armées, police politique, médias officiels... les différents vecteurs de la domination ont souvent des failles (conflits internes, loyauté bancale, etc.) Cet examen permet, étape par étape, de mettre en place des stratégies précises et efficaces pour saper le pouvoir.

Conseil n° 9
Faire preuve de courage

« Si aucun de nous n’est prêt à mourir pour la liberté, nous mourrons tous sous la tyrannie », annonce Snyder. Face à un pouvoir véritablement répressif, la véritable lutte n’a de chances de l’emporter que si ses membres sont prêts à mettre en péril leur propre existence. 


SOURCES : Rutger Bregman, Ambition morale (Seuil, 2025). Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes (Payot, 2015). Timothy Snyder, De la Tyrannie. Vingt leçons du XXe siècle (Gallimard, 2017), aussi disponible en version bande dessinée.