Reportage
Rétablissement pénitentiaire : 24 heures avec l’équipe mobile transitionnelle de Lille
En haut, Matthieu Paindavoine, infirmier, et Mina De Bue Laurent, éducatrice spécialisée, rencontrent un patient à l’unité hospitalière
spécialement aménagée (UHSA) de Seclin. © Marta Nascimento pour PM
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans la région de Lille, médecins, infirmiers et travailleurs sociaux ont mis au point un dispositif qui n’existe nulle part ailleurs : ils accompagnent des personnes incarcérées atteintes de troubles psychiatriques sévères après leur libération. Pas dans un but de surveillance, comme le craignait Michel Foucault, mais dans une optique de soins et de soutien vers l’autonomie. Nous avons suivi pendant une journée ces équipes et leurs patients.
Lundi, 9 heures : locaux du centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie de Lille
Une pile de classeurs bleus encombre la table centrale. Dans un brouhaha de chaises que l’on déplace, Claire Gibour, infirmière, entame la lecture de l’agenda. « Il faudrait apporter des vêtements propres à Daouia cet après-midi et un autre binôme pour accompagner Clément visiter un studio. Je vois que Mohamed a plusieurs rendez-vous médicaux programmés cette semaine, je pense qu’il faut prioriser ou il va être paumé. » Accroché au mur sommairement décoré du bureau en rez-de-chaussée, un grand tableau blanc rassemble les noms, les dates de sortie de prison et les lieux de vie de tous les patients suivis par cette équipe de soignants.
Il y a François, atteint de troubles obsessionnels, libéré sous bracelet électronique et réincarcéré deux jours plus tard pour avoir dépassé l’heure de retour. Bertrand, bipolaire. Mickaël, « le roi de la combine », connu pour vendre des paquets de viande pour vingt balles sur le rond-point du centre commercial. Rodrigue, viré du centre d’hébergement où il ne cessait de décompenser et d’agresser les autres résidents, et qui reste désormais injoignable. Quant à Francis, libérable la semaine suivante avec une injonction de soins, il y a urgence à lui trouver un logement ou une place en Ehpad. Tout est écrit au feutre, effaçable, muable, à l’image de ces hommes fragmentés et de ces vies en pointillé.

Des membres de l'équipe mobile transitionnelle (Emot) de Lille devant le tableau rassemblant les noms, les dates de sortie de prison et les lieux de vie de tous les patients suivis. De gauche à droite, Tatiana Scouflaire, psychiatre et cofondatrice de l’Emot, Matthieu Paindavoine, infirmier, et Claire Gibour, infirmière. © Marta Nascimento pour PM
Nous sommes ici avec l’équipe mobile transitionnelle (Emot), un dispositif pionnier créé en 2020 par des psychiatres exerçant en prison, des infirmiers et des travailleurs sociaux. Rattachée au centre hospitalier universitaire (CHU) de Lille, elle accompagne des personnes détenues atteintes de troubles psychiatriques sévères pendant six mois après leur sortie de détention et assure la liaison entre les services psychiatriques en milieu pénitentiaire et les structures de droit commun. L’objectif : limiter la rupture de soins, les rechutes et les décès. Curieusement, l’existence même de ce dispositif semble confirmer la justesse d’une thèse provocatrice soutenue par Michel Foucault dans Surveiller et Punir (1975) : il existerait un continuum disciplinaire, qui relierait l’hôpital et la prison. Seulement, là où le philosophe voyait un maillage d’institutions censé assurer la surveillance de la délinquance – la bonne gestion des « illégalismes populaires » –, le dispositif dont nous avons observé le travail quotidien paraît bien plus tourné vers le soin et le soutien de l’autonomie des patients.
« C’est quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs, sourit Tatiana Scouflaire, cofondatrice de l’Emot et psychiatre à la maison d’arrêt de Lille-Sequedin. Dans la rue, au café, à l’arrière d’une voiture : on s’adapte à eux et on se rend disponibles partout, tout le temps. » Au quotidien, c’est le constat des « portes tournantes » qui l’a amenée à mettre en place un maillon supplémentaire dans la chaîne des soins psychiatriques. « Malgré les traitements qu’on dispensait en prison, on voyait sans cesse entrer et sortir les mêmes patients, qui n’arrivaient pas à retrouver un équilibre à l’extérieur », poursuit-elle. À l’Emot, on ne parle d’ailleurs jamais de détenus mais de patients. « L’indépendance avec la justice est l’un de nos principes phares, d’autant qu’ils ont fini leur peine lorsqu’on démarre le suivi », confirme son collègue Thomas Fovet, psychiatre en prison depuis 2014 et cofondateur du dispositif.
“Durant les quinze jours suivant la sortie, le risque de mort est multiplié par 3,5 par rapport à la population générale”