« L’homme est naturellement mobile »

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« L’homme est naturellement mobile »

(cc) Wikimedia Commons / Bernd Baltz

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Cet article est issu du numéro 73 de Philosophie magazine « 73 - octobre 2013 », en kiosque le 19 septembre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est avec cette idée simple que Martin Cooper, ingénieur chez Motorola, a mis au point le premier téléphone portable. Nous étions alors en 1973. L’idée de rendre le téléphone mobile était dans l’air du temps. Mais ce que les opérateurs téléphoniques imaginaient alors n’avait rien à voir avec ce que nous entendons aujourd’hui par mobilité.

L’idée dominante était d’installer des téléphones dans des véhicules en déplacement, voitures ou autres, eux-mêmes pourvus d’un socle, d’une batterie et d’une antenne. On pouvait téléphoner en se déplaçant, mais il devait toujours y avoir quelque chose au bout du fil auquel se raccrocher. Personne n’imaginait pouvoir détacher le téléphone de tout ancrage dans l’espace, de toute attache à autre chose qu’à son utilisateur, sauf Cooper. « Pendant cent ans, se disait-il, les gens désireux de se parler au téléphone ont été contraints d’être attachés par un câble à leur bureau ou à leur maison, et maintenant on va les enfermer dans leur voiture. Ce n’est pas bien. » C’est pour avoir fait voler en éclats ce présupposé fondamental que Cooper peut être considéré comme le véritable père du téléphone portable. Il en était d’ailleurs tout à fait conscient lorsque le 3 avril 1973 il s’est élancé sur la Sixième Avenue de Manhattan, muni d’un portable qui avait la taille d’une brique, pesait 1 kilogramme et avait nécessité quinze ans de recherche et plus de 100 millions de dollars d’investissement. À qui s’adressa-t-il pour son premier appel ? À son rival Joel Engel, qui était à la tête du programme de portables pour voitures chez le concurrent AT&T. « Joel, lui dit-il, je suis en train de t’appeler depuis un téléphone cellulaire, un vrai téléphone cellulaire, un téléphone cellulaire vraiment maniable et vraiment portable. » Après un long moment de silence – « il devait grincer des dents » –, Joel conclut poliment l’échange ; il venait de perdre une bataille économique et de participer à un moment historique. Dix ans plus tard, en 1983 précisément, le portable était commercialisé, trente ans plus tard, il se démocratisait, et quarante ans plus tard, il se transformait en un smartphone multi-usages à écran digital. Mais l’idée de Cooper n’avait cessé d’orienter ces métamorphoses successives : un portable est un téléphone qui se détache de tout ancrage dans l’espace pour se fixer à la singularité exclusive de son utilisateur. « Je suis où est mon portable, toujours joignable, mais on ne sait pas où je suis ! » Après avoir découvert avec Galilée que la Terre n’est pas un sol inamovible, mais une planète en mouvement qui tourne autour du Soleil, après avoir découvert avec Einstein que le temps est relatif, voici que l’espace lui-même se met en mouvement. Il n’y a plus de point d’ancrage objectif grâce auquel l’individu peut être localisé par les autres. Il emporte l’espace avec lui-même. « C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité, écrit le philosophe spécialiste d’ontologie Frédéric Nef dans la revue Critique (n° 720, 2007, Éditions de Minuit), qu’un principe métaphysique, celui de l’individuation, est appliqué sur une aussi large échelle, humaine et industrielle… Ma puce me suit, je suis ma puce. »

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