Élections américaines
Roger Berkowitz : "Trump ne le reconnaîtra pas mais il a perdu”
Le président et candidat républicain Donald Trump enlace le drapeau américain alors qu'il s'apprête à tenir un discours devant le Conservative Political Action Conference (CPAC2019), à Oxon Hill (Maryland, États-Unis), le 2 mars 2019. © AP Photo/Jose Luis Magana/Sipa
Alors qu’en ce matin du jeudi 5 novembre, Joe Biden est proche des 270 grands électeurs nécessaires pour être élu président des États-Unis, son adversaire Donald Trump engage un bras de fer, appelant à suspendre le décompte dans certains États – par exemple la Pennsylvanie où Trump est pour l’instant en tête mais risque de se faire dépasser – et à recompter dans d’autres – comme le Wisconsin, où le décompte est fini et où Trump est donné perdant.
Pour le philosophe Roger Berkowitz, fin analyste de la politique américaine et directeur du Centre Hannah-Arendt pour la politique et les humanités au Bard College (État de New York), l’élection est pliée. Selon lui, même si Donald Trump est incapable d’admettre sa défaite, il n’y a aucune chance qu’il fasse un coup d’état. « Trump va plier bagage et quitter la Maison Blanche avant le 20 janvier, c’est tout ce qui importe. » Prenant acte de la réussite de la stratégie de rassemblement au centre de Joe Biden, il invite cependant à prendre la mesure de l’enracinement électoral de Donald Trump, y compris parmi les Afro-Américains et les Hispaniques. Et à réfléchir à la crise de la démocratie américaine, où les réseaux sociaux ont fait éclater la possibilité d’un « monde commun » au sens de Hannah Arendt.
Un résultat serré inattendu
En colère contre les sondages qui n’ont rien vu venir, Roger Berkowitz fait d’abord part de sa très grande tristesse de citoyen dans un pays si profondément divisé et avec un président incapable de reconnaître sa défaite. « Sans le Covid, soutient-il, Trump serait aujourd’hui le président réélu des Etats-Unis. Il a eu plus de votes en 2020 qu’en 2016. C’est le signe qu’en dépit de sa présidence catastrophique, il est le porteur d’un mouvement très profond. »
Les raisons du vote Trump
Trois raisons expliquent, selon Berkowitz, le relatif succès de Trump :
- Pour ses électeurs, il fait ce qu’il dit ; il apparaît comme un rempart contre la radicalisation de certains démocrates.
- Il a réussi à relancer la stratégie du « dog whistle » – le « sifflet à chien » –, qui consiste à faire passer des propos à la limite du racisme pour mobiliser le vote des travailleurs blancs qui se sentent menacés par les immigrés.
- Mais il a combiné cette rhétorique avec une politique offensive à destination de ces mêmes minorités – faisant, par exemple, sortir des milliers d’Afro-Américains des prisons. « Ne prêtez pas attention à ce que je dis, mais à ce que je fais », a dit Trump aux minorités. Résultat : il a quasiment doublé son score auprès des Afro-Américains (12 %) depuis 2016, et 32 % des Hispaniques ont voté pour lui.
Le monde commun de la démocratie américaine menacé d’explosion par les réseaux sociaux
« Cette campagne témoigne d’un éclatement du “monde commun” au sens de Hannah Arendt, affirme Roger Berkowitz. Les réseaux sociaux ont des algorithmes suffisamment puissants pour séparer et pour radicaliser les gens en tablant sur les passions tristes, racistes et identitaires. La question de savoir comment une démocratie peut fonctionner quand elle est manipulée par les algorithmes est l’un des plus grands enjeux de notre génération. » Cependant, ajoute Berkowitz, face à la menace d’une réélection de Trump, la jeune génération est revenue dans le jeu politique. « C’est elle qui va sauver et raviver notre démocratie. »