Hors-série "La Renaissance"

Roger Chartier : des lecteurs aux liseuses, la culture en mutation

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 38 de Philosophie magazine « La Renaissance. Quand les temps changent », en kiosque le 21 juin 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La Renaissance est marquée par l’invention de l’imprimerie, qui transforme le rapport à la lecture. Aujourd’hui, l’avènement du numérique produit aussi, d’une autre manière, une métamorphose de notre culture écrite. L’historien Roger Chartier rappelle toutefois que la rupture, relative, qu’a pu introduire l’imprimerie s’accompagnait d’un retour aux textes anciens. Tandis que les mutations actuelles du monde de l’écrit sont bien plus radicales et affectent même la continuité de la culture.

 

L’imprimerie a-t-elle constitué une révolution pour la Renaissance ?

Roger Chartier – Certains, comme l’historienne Elizabeth Eisenstein, estiment que l’imprimerie a été une véritable révolution. Mais d’autres ont nuancé ce diagnostic. Il serait évidemment absurde de ne pas reconnaître qu’avec la possibilité d’une reproduction mécanique des textes fondée sur l’invention des caractères mobiles et de la presse à imprimer, s’est opérée une transformation dans l’échelle et les modalités de la circulation des textes. Il est clair qu’un lecteur peut s’approprier plus de textes dans cette forme imprimée, et qu’un même livre peut toucher plus de lecteurs que ne le pouvait un manuscrit.


Cependant, l’imprimerie s’inscrit aussi dans des formes de continuité. La hiérarchie des formats – les folios, les quartos, les petits formats, etc. – et les écritures qu’on associe à l’imprimerie sont un héritage de la culture manuscrite médiévale. L’imprimerie prolonge aussi une histoire débutée avec l’apparition entre le IIe et le IVe siècle av. J.-C. de la forme codex du livre, par laquelle des feuilles deviennent des feuillets et des pages associées dans une même reliure ou une même couverture, ce qui constituait une rupture fondamentale par rapport au rouleau des Grecs ou des Romains. Par ailleurs, la plupart des imprimeries impriment en fait peu de livres. Elles impriment autre chose : des objets qui pénètrent, sous la forme imprimée, dans toutes les relations humaines – quittances, billets, formulaires, indulgences, etc., – qui comportent d’ailleurs souvent des espaces blancs destinés à l’écriture manuscrite.


Mon collègue américain Peter Stallybrass a d’ailleurs développé une idée un peu provocante : il soutient que l’un des effets majeurs de l’imprimerie, c’est d’avoir renforcé la culture manuscrite, d’avoir suscité des nécessités nouvelles d’écriture à la main. Cette mise en perspective de l’imprimerie serait incomplète sans une comparaison avec les mondes asiatiques. D’un côté, on peut supposer que c’est là que fut inventée la technique des caractères mobiles, bien avant Gutenberg. Cependant, ces mondes asiatiques utilisent les caractères mobiles sans presse à imprimer. Et d’autre part, cette technique resta minoritaire par rapport à un autre procédé d’imprimerie qui est celui de la gravure à partir de planches gravées. S’est donc développée en Chine une immense culture imprimée, sans caractères mobiles. Cela montre qu’on ne peut pas considérer qu’une culture imprimée suppose nécessairement l’invention de Gutenberg.

 

Comment cette culture imprimée a-t-elle modifié les pratiques de lecture des humanistes ?

L’accès renforcé pour chaque lecteur, en particulier le lecteur érudit, savant ou humaniste, à une quantité accrue de livres va intensifier la pratique majeure des érudits de la Renaissance : la technique des lieux communs, qui s’applique à la fois à la lecture et à l’écriture. Pour les humanistes, tout livre lu doit être perçu comme un répertoire de faits et d’idées pouvant être réorganisés et réutilisés dans un livre à venir. En matière de lecture, la technique des lieux communs suppose que vous identifiiez dans un livre les passages qui ont une importance particulière, et copiiez ces passages soit littéralement, soit dans une certaine forme de paraphrase, dans un cahier de lieux communs régi par une organisation thématique, topique, encyclopédique. Le cahier de lieux communs est un répertoire disponible répondant à l’exigence dominante à la Renaissance : l’abondance des mots et des choses.
 

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