Biographie

Sade, le damné

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Sade, le damné

© Delphine Lebourgeois pour PM

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Cet article est issu du numéro 41 de Philosophie magazine « 41 - été 2010 », en kiosque le 01 juillet 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Donatien Alphonse François de Sade est un libertin, un joueur et, pour beaucoup, un « monstre ». Sa débauche, ses sacrilèges, les mises en scène de ses fantasmes jusqu’aux limites du soutenable le condamnent à près de trente ans d’enfermement. En prison, il écrit des pièces, des romans pornographiques, des pamphlets contre la morale et la religion avec une audace jamais égalée.

« Le prochain ne m’est rien ; il n’y a pas le plus petit rapport entre lui et moi. » Nul, mieux que Donatien Alphonse François de Sade, ne sait jouer le monstre des Lumières, et manier la raison jusqu’à la retourner contre elle-même. Pornographe et philosophe, aristocrate et révolutionnaire, les multiples visages du marquis semblent se confondre dans le masque ricanant qu’il affiche avec insolence à la face du monde. Qu’il effraie par sa cruauté ou qu’il fascine par sa lucidité, le marquis de Sade, lui, s’est toujours pensé en homme de théâtre et n’a cessé de mettre en scène ses désirs et ses idées.

Avant que l’inventeur du « sadisme » (ce plaisir pris à faire mal), le psychiatre Richard von Krafft-Ebbing, ne le fasse passer à la postérité au XIXe siècle, le nom de Sade est celui d’une des plus anciennes familles de la noblesse provençale, qui s’enorgueillit d’avoir la chaste Laure de Sade, chantée par Pétrarque, pour aïeule. Son sulfureux descendant voit le jour à Paris, le 2 juin 1740, dans l’hôtel des princes de Condé. Son père, devenu leur protégé, a fait une belle carrière diplomatique, avant de connaître la disgrâce et les dettes de jeu. D’abord élevé par son oncle, un abbé aussi érudit que libertin, Donatien continue son apprentissage chez les jésuites, au collège Louis-le-Grand. Aîné de la famille, il est destiné au métier des armes et fait de vaillants débuts comme capitaine de cavalerie et… coureur de jupons : ses camarades le qualifient déjà de « furieusement combustible ». Sa mauvaise réputation le rend difficile à marier, et faute de mieux, il épouse Renée-Pélagie de Montreuil : elle n’est que de noblesse de robe, mais elle a de l’argent et des relations.

De simple libertin, Sade va rapidement monter en grade et gagner dans l’opinion ses galons de monstre, à l’occasion de trois scandaleuses affaires, qui nous sont connues par les dépositions de ses victimes. Tout commence en octobre 1763. Fraîchement marié, le marquis entraîne une ouvrière en éventails de 20 ans dans sa garçonnière de la rue Mouffetard, à Paris. Sitôt les verrous tirés, ce drôle de libertin n’a qu’une hâte : lui demander si elle croit en Dieu, et devant sa réponse positive, lui démontrer qu’elle se trompe. Il lui raconte s’être masturbé dans un calice, puis avoir pénétré une femme avec des hosties consacrées, en criant « Si tu es Dieu, venge-toi ! » L’argumentation se poursuit dans la pièce voisine, remplie de crucifix et de fouets : des heures durant, il la somme de se livrer aux pratiques les plus bizarres et impies, et devant le peu d’empressement de sa victime, se donne lui-même en spectacle. Ce théâtral défi lancé à Dieu hantera la philosophie de Sade, et lui vaut son premier séjour en prison. Il récidive le dimanche de Pâques 1767, dans sa petite maison d’Arcueil cette fois, avec une jeune veuve réduite à la mendicité, Rose Keller, qu’il séquestre, harcèle et flagelle. Enfin, il s’illustre à Marseille, en 1772, en faisant absorber des dragées à la cantharide, supposées aphrodisiaques, aux jeunes filles que son valet a rabattues pour lui.

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