Les clés d’un classique

Saint Augustin : une pensée au bord des larmes

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Saint Augustin : une pensée au bord des larmes

© William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 179 de Philosophie magazine « Sexe. Où est-ce que ça coince ? », en kiosque le 25 avril 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Face aux événements – sa jeunesse de débauché, sa conversion au christianisme, la mort de son ami Nébride, celle de sa mère Monique –, l’évêque d’Hippone pleure. Loin d’être une faiblesse, cette réaction lui permet de bâtir une métaphysique de la consolation.

 

« Cry me a river » ferait un bon sous-titre aux Confessions d’Augustin (353-430), tant l’évêque d’Hippone y pleure abondamment. On le comprend : le récit de sa vie, passée entre l’actuelle Algérie, Carthage, Rome et Milan, est rythmé de nombreuses pertes, de celles qui suscitent à la fois douleur et vertige métaphysique. Des Confessions, on retient souvent quelques passages comme le vol de poires ou les méditations sur le temps des derniers livres. Mais le souvenir de son ami Nébride mort des suites d’une « grande fièvre » ou celui de sa mère Monique dont il loue longuement la piété, sont des événements, des épreuves tout aussi essentielles, qui le confrontent à la difficulté de consentir à la volonté d’un Dieu qui lui ôte ce qu’il a de plus cher. Au cœur des Confessions se trouve donc le désir de consolation. Si Dieu est si présent et remplit à ce point l’espace d’Augustin, c’est avant tout parce qu’il a le sentiment de traverser une « vallée de larmes » où la seule certitude, la seule permanence se trouve dans la figure divine, après des années passées à vivre dans l’erreur du péché. De la même façon que nous appréhendons le temps par notre sensibilité, Augustin met en avant sa connaissance de Dieu par les larmes. Il n’a ainsi que faire d’en démontrer ou non l’existence. Il s’agit de partager d’abord une affliction, celle du deuil de ce qu’on laisse derrière soi, avant de trouver l’apaisement. Et c’est tout le sens de son projet autobiographique.

Le deuil est une constante pour Augustin, qu’il décline de différentes manières. La première partie des Confessions est ainsi consacrée au récit d’une jeunesse que l’auteur qualifie lui-même de débauchée et qu’il raconte non sans un certain étonnement rétrospectif d’avoir pu à ce point se vautrer dans l’erreur. Faute avouée à moitié pardonnée ? Ce n’est pas tant l’idée, puisque celui auquel il semble s’adresser chapitre après chapitre sait déjà qui il est et n’ignore aucune des fautes de l’auteur. Non, si Augustin entre dans les détails des « vapeurs grossières et impures qui s’élevaient de la boue et du limon de [s]a chair », c’est pour donner l’exemple d’un changement, d’une conversion possible à ses lecteurs. Même le pire des « vauriens », comme celui qu’il disait être à 16 ans, peut s’amender et finir par s’adresser directement à Dieu comme l’évêque le fait tout au long des treize livres des Confessions. Il énonce ainsi son projet littéraire : « Mais à qui dis-je ceci ? Ce n’est pas à vous, mon Dieu, qui savez tout. Je le dis à mes frères en m’entretenant avec vous, je le dis à tous les hommes, ou plutôt à ceux qui pourront jeter les yeux sur ce que j’écris, en quelque petit nombre qu’ils puissent être : et le but que je me propose en tout ce livre, mon Dieu, est de considérer moi-même, et de porter les autres à considérer avec moi, combien est profond cet abîme de misère dans lequel nous sommes plongés, et du fond duquel nous devons pousser nos cris en haut, afin qu’ils pénètrent jusqu’à vous. » Avant de s’autoriser un face-à-face avec Dieu, il faut laisser certaines choses derrière soi, à commencer par ce qui nous cause du remords.

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