Anthologie
Salon de l’agriculture : pourquoi les vaches nous manquent autant
Eugène Boudin (1824-1898), “Cinq Vaches dans un pré, ciel orageux”. Huile sur toile, 43,3 x 58,4 cm. Musée d’art moderne André-Malraux, Le Havre. © MuMa Le Havre/David Fogel
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Pour la première fois, le Salon de l’agriculture a ouvert… sans les vaches, exclues en raison de la crise de la dermatose. Une absence criante dans ces halls où politiques et visiteurs se pressaient auparavant pour admirer les stars de l’étable. Il faut croire que nous aimons les vaches, mais pourquoi donc ? Nous avons consulté les philosophes et écrivains qui ont fait l’éloge de nos braves bovins – et dénoncé leur exploitation.
Nietzsche : l’art de la rumination
Sur sa route, le Zarathoustra de Nietzsche croise un pauvre prédicateur aux allures de saint François d’Assise qui, à l’écart de la société, s’est entouré d’un troupeau de vaches, non pour les instruire mais pour apprendre, en leur compagnie, l’art de la rumination – « une chose que de nos jours on a désapprise ». À la rumination venimeuse, vengeresse de l’homme du ressentiment, le philosophe en oppose une autre : celle du ruminant qui se pâme, insouciant, dans le présent, savoure l’instant et la pure présence à soi. L’homme est, note encore Nietzsche, « jaloux du bonheur » de la vache qui « n’éprouv[e] ni dégoût ni souffrance », jaloux de cette bête sans mémoire (« J’oublie chaque fois ce que j’ai l’intention de répondre »). Comme le dira Georges Bataille, la « vache dans un pré » est l’image de la « souveraineté ».
“Zarathoustra aperçut des vaches rassemblées sur une hauteur ; c’étaient elles dont le voisinage et l’odeur avaient réchauffé son cœur. Ces vaches cependant semblaient suivre avec attention un discours qu’on leur tenait […]. Un homme était assis par terre et semblait vouloir persuader aux bêtes de n’avoir point peur de lui […]. ‘Que cherches-tu ici ?’, s’écria Zarathoustra avec stupéfaction. ‘Ce que je cherche ici ?’, répondit-il : la même chose que toi, trouble-fête ! c’est-à-dire le bonheur sur la terre. C’est pourquoi je voudrais que ces vaches m’enseignassent leur sagesse […]. Si nous ne retournons en arrière et ne devenons comme les vaches, nous ne pouvons pas entrer dans le royaume des cieux. Et, en vérité, quand bien même l’homme gagnerait le monde entier, s’il n’apprenait pas cette seule chose, je veux dire de ruminer, à quoi tout le reste lui servirait-il ! Car il ne se déferait point de sa grande affliction – de sa grande affliction qui s’appelle aujourd’hui dégoût : et qui donc n’a pas aujourd’hui du dégoût plein le cœur, plein la bouche, plein les yeux ? Toi aussi ! Toi aussi ! Mais vois donc ces vaches ! […] Elles ont inventé de ruminer et de se coucher au soleil. Aussi s’abstiennent-elles de toutes les pensées lourdes et graves qui gonflent le cœur”
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1883), trad. Henri Albert (1903)
Gandhi : la pitié incarnée
Penseur de la non-violence, Gandhi hérite de l’hindouisme une révérence pour les vaches qui, en Inde, sont des animaux sacrés. Pour le meneur indépendantiste, la protection des bovins scelle la « fraternité entre l’homme et la bête » : elle symbolise, comme le dit Romain Rolland, le « pacte d’alliance » avec les autres vivants.