Dossier / “Comment se changer les idées ?”
Sortez le grand jeu !
©Martin Parr/Magnum photos
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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Affronter le monde dans sa brutalité mène souvent au désespoir, voire au ressentiment. Peut-être est-il temps, pour reprendre souffle, de réévaluer une notion longtemps désavouée par la philosophie : le divertissement.
Partez quelques jours avec des amis et vous ferez rapidement ce constat : il existe deux types de vacanciers. Les premiers ne rêvent que d’une chose : s’allonger sur un transat et laisser leurs pensées divaguer. Les seconds cherchent au contraire à occuper le temps vacant de mille manières. Tyrolienne, paddle, dégustations de vin ou jeux de société : aucune activité ne les rebute, tant qu’ils peuvent occuper leur corps et surtout leur esprit. « Il faut bien se changer les idées », se disent-ils, sans doute mus par la crainte d’être rattrapés par leur quotidien. Le clan des rêveurs les méprise un peu, tout en leur enviant cette capacité à se divertir – car c’est bien de divertissement dont il est ici question. Un terme honni en philosophie, du moins depuis Pascal. « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser », écrit le philosophe dans ses Pensées. Si vous aimez le canyoning, c’est parce que vous n’avez pas les épaules pour supporter l’absurdité de l’existence. Le sage, lui, affronte le monde dans sa brutalité.
Le rêveur a-t-il pour autant raison de s’abîmer dans ses pensées ? Faites le test : lâchez la bride à votre cerveau. Vous vous imaginez en poète romantique, absorbé dans sa contemplation des splendeurs de la nature ? Vous serez immanquablement rattrapé par la patrouille de vos soucis triviaux (avez-vous éteint le gaz ? validé votre déclaration d’impôts ?) ou métaphysiques (l’angoisse de la mort ou de la maladie). Or un écueil vous guette. L’oisif solitaire risque de sombrer dans le pire des travers : la rumination. Lorsqu’on a tendance à garder ses déconvenues en travers de la gorge, il est dangereux de s’abandonner à de mélancoliques soliloques. Nietzsche avait bien identifié la figure de l’homme du ressentiment, qui rabâche ses frustrations au point de s’en rendre malade. Le déçu de la vie nourrit son aigreur en se remémorant de mauvais souvenirs, en songeant à ses pires ennemis…