En débat
Prison de Fresnes : la peine doit-elle faire souffrir ?
Capture d’écran du 21 août 2022. Polémique après la diffusion d’une vidéo tournée dans la prison de Fresnes : une association a organisé un jeu de type “Koh-Lanta”, appelé pour l’occasion “Koh-Lantess”. Une équipe de détenus affronte une équipe de surveillants et une équipe de jeunes venus d’une cité voisine. Le ministre de la Justice s’est insurgé. © Jean-Michel Delage/Hans Lucas/AFP
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C’est le scandale médiatique de la rentrée. Le 14 août est diffusé le second épisode de « Koh-Lantess » – le « Koh-Lanta des cités » –, une parodie imaginée par Djibril Dramé de la célèbre émission de divertissement. Au programme, un quiz, un jeu de tir à la corde… et une compétition de karting entre surveillants et détenus de la prison de Fresnes, avec à la clef un chèque de 1 700 euros pour trois associations. Les images n’ont pas tout à fait eu l’effet escompté. Reprises par les médias, elles ont choqué une partie de l’opinion publique, au point de pousser le ministre de la Justice à diligenter une enquête administrative.
La prison, un monde à part
À la racine du problème : le statut même de la prison, lieu par excellence de la sanction et de la punition. L’idée que l’on puisse y prendre un quelconque plaisir paraît, pour beaucoup, contradictoire. Certains « loisirs » et autres activités qui divertissent (au sens littéral : qui écartent) du seul enfermement, sans doute, sont tolérés – faire du sport, suivre des cours, participer aux tâches collectives, etc. Mais elles le sont, pourrait-on dire, parce qu’elles témoignent d’une volonté d’amélioration de soi, de perfectionnement du détenu. Le karting ou les jeux dans une piscine, au contraire, ont l’allure d’un pur jeu, presque enfantin, visant à prendre du plaisir. Un shoot d’adrénaline, qui ne s’inscrit dans aucun projet, aucune perspective, aucun horizon de réinsertion professionnelle ou familiale.
À ce genre de plaisir insouciant, gratuit, « non naturel et non nécessaire » dirait Épicure, à ce surplus de joie, l’homme libre a droit. Pas le prisonnier. Toutes ses activités doivent avoir un sens, un but. Le fait que ce « Koh-Lantess » ait pris la forme d’une activité collective, alors même que la prison est associée à l’enfermement, à la l’isolation, à l’exclusion des logiques de sociabilité, n’a évidemment rien arrangé. De même que l’importance des médiations techniques mises à disposition (non pas aux frais du contribuable, cependant) : le loisir n’est plus un à-côté invisible, marginal, seulement toléré pour maintenir le détenu dans un état de santé mentale qui lui permet d’endurer consciemment la souffrance que représente sa peine, il est intronisé au cœur même de cette société alternative que constitue la prison.
Politique de la peine
Si la prison, pour une large partie de l’opinion publique, n’est pas un lieu de distraction, elle est même, plus fondamentalement, perçue comme un lieu de souffrance. Elle doit être le lieu de la peine, dans tous les sens du terme.
Mais à quoi donc tient cette volonté de faire souffrir le condamné ? Au moins quatre modes de légitimation de la souffrance ont été avancés par les penseurs de la justice, qui recoupent les sens du grec poinế (ποινή) – à la fois châtiment, expiation, délivrance et compensation :
- Dissuasion. Comme le montre Foucault à propos du supplice public dans Surveiller et punir (1975), l’exhibition de la souffrance du condamné, sa « mise en scène », a pour fonction de dissuader d’autres potentiels criminels de mal agir. « S’il faut des peines sévères, c’est que l’exemple doit s’inscrire profondément dans le cœur des hommes. »
- Expiation. C’est déjà la théorie développée par Platon dans La République : la souffrance permet au coupable d’expier son crime, de prendre conscience du mal qu’il a commis, et donc de s’améliorer. « Il convient à quiconque est sujet à être puni, et puni à bon droit par un autre, soit d’être amélioré par cette punition [...] Ce n’en est pas moins par le moyen de souffrances et de douleurs que leur vient ce profit, ici bas comme dans l’Hadès ; car ce n’est pas possible d’être, autrement, débarrassé de l’injustice. »
- Égalisation. « Aussi est-ce sur cela qu’est fondée cette grande loi de la nature : Si quelqu’un répand le sang d’un homme, son sang sera aussi répandu par un homme », écrit John Locke dans le Traité du gouvernement civil (1690). Telle est la logique de la loi du talion : restaurer un ordre social en infligeant un mal égal, du moins équivalent, à celui qui en a commis un.
- Soulagement/compensation. C'est, en quelque sorte, l'envers subjectif de l'égalisation. Pour beaucoup, la souffrance du condamné est intimement liée au soulagement de la victime blessée. À défaut de pouvoir réparer exactement le dommage subi (dans le cas d’un meurtre ou d’un viol, par exemple), la souffrance du condamné tient lieu de délivrance rétributive. Nietzsche le soutient dans la Généalogie de la morale (1887) : « Aux lieu et place d’un avantage, qui compense directement le dommage causé [...], il est accordé au créancier une sorte de satisfaction en manière de remboursement et de compensation – la satisfaction d’exercer, en toute sécurité, sa puissance sur un être réduit à l’impuissance, la volupté “de faire le mal pour le plaisir de le faire”, la jouissance de tyranniser. »