Entretien
Dominique Simonnot : “Nulle part est écrit que les détenus doivent être punis dans leur chair”
Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. © Michel Le Moine/Divergence-images
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Après une diminution liée au Covid, le taux d’occupation des prisons a regagné des sommets depuis quelques mois. Pour Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté depuis 2020 et autrice de Coups de barre. Justice et injustices en France (Seuil, 2019), la prison est complètement sortie de nos expériences communes, ce qui explique en grande partie ses dérives. Dans cet entretien, elle livre un constat alarmant sur les conditions de détention actuelles.
La surpopulation carcérale s’accroît encore. Concrètement, à quoi ressemble une prison dans un pays où le taux d’occupation moyen des maisons d’arrêt est de 139% ?
Dominique Simonnot : À Gradignan, en Gironde, d’où je sors tout juste, c’était 235%. Vous entrez dans des locaux dégradés, sales, pleins de cafards. Les détenus y vivent comme des poulets en batterie. Dans la cellule, entre les lits, les cabas bourrés d’affaires, les étagères garnies, le réfrigérateur, la tablette accrochée au mur, un matelas supplémentaire posé au milieu, il reste 0,80 m² par personne. Ils ne peuvent tenir à trois debout que serrés les uns aux autres. Quand deux se lèvent, l’un est obligé de s’encastrer sur le lit du haut ou du bas. Pour ne pas dormir dans la crasse et avoir des bestioles qui entrent dans le nez, le troisième doit, la nuit, disposer son matelas en hauteur, en équilibre sur le frigo, la table et l’étagère. Et de ce taudis, les détenus ne peuvent quasiment jamais sortir. Ils n’ont pas accès au travail – seulement 20% des prisonniers travaillent dans cette prison. Il n’y a plus qu’une promenade d’une heure par jour. Les 23 heures restantes, c’est dans cette cellule.
“À Gradignan, c’est l’une des premières fois que j’ai entendu des détenus dire à propos des gardiens ‘ils sont débordés, ce n’est pas de leur faute’”
Dans l’esprit de l’institution carcérale, il y a pourtant cette idée que la détention peut transformer l’individu par la pénitence et la solitude.
Là, c’est impossible. Tout le monde est à cran et vous n’êtes jamais seul. Il y a des bagarres entre détenus si bien que certains ne prennent même pas leur heure de promenade et restent enfermés tout le temps. Les surveillants s’énervent. À Gradignan, c’est l’une des premières fois que j’ai entendu des détenus dire à propos des gardiens « ils sont débordés, ce n’est pas de leur faute ». On compte beaucoup de suicides aussi. À Gradignan, il y en a eu deux mi-mai. Et quand nous sommes arrivés sur place, des détenus ont mis le feu à leur cellule. L’un est décédé et l’autre est dans le coma, très gravement intoxiqué. Les détenus entendent parler de la mort tout le temps, du fait de se couper, de se pendre. J’ai récemment reçu une lettre d’un détenu. Il me raconte qu’il se réveille en pleine nuit pour aller aux toilettes et que là, il découvre son co-détenu pendu. Il tape à la porte, il crie. Évidemment, avec le manque de personnel pénitentiaire, le gardien met du temps à arriver et il n’a pas les clés : c’est prévu, c’est pour éviter les intrusions en cellule la nuit. Le surveillant finit par lui dire : « Soulève-le, dépends-le ! », mais l’autre ne peut pas. Il explose, il a peur. Une peur qui ne le quitte plus, lui comme bien d’autres : celle de retrouver son co-détenu mort un matin.