Entretien

Corinne Rostaing : “La prison est devenue la voiture-balai de l’exclusion”

Temps de lecture : 7 min

Distribution des repas à la prison de Lyon-Perrache, en 2008. Vétuste, le site sera fermé en 2009

Distribution des repas à la prison de Lyon-Perrache, en 2008. Vétuste, le site sera fermé en 2009. © Christophe Goussard/Agence VU

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Après trente ans d’enquêtes en détention, la sociologue Corinne Rostaing livre une photographie précise de l’institution carcérale aujourd’hui dans son essai-manifeste, Une institution dégradante, la prison (Gallimard, 2021). Nous l’avons rencontrée.

 

​​​​​​En quoi la prison est-elle aujourd’hui une institution dégradante ?

Corinne Rostaing : Parce qu’elle ne respecte pas les principes fondamentaux de notre démocratie. Tout d’abord, la prison est inégalitaire. Elle enferme essentiellement des pauvres et punit les illégalismes populaires comme les vols et les infractions à la législation sur les stupéfiants (ILS). La délinquance en col blanc des milieux d’affaires tend, elle, à être examinée par des tribunaux spécifiques (tribunal du commerce, juridictions spécialisées…) qui privilégient dans l’entre-soi les amendes à la prison. Autre inégalité : 70% des individus incarcérés sont des délinquants, c’est-à-dire qu’ils sont écroués pour des délits (et non pas des crimes) – vols, violences volontaires, trafic, délits routiers. Or, les délinquants sont enfermés dans des maisons d’arrêt. Ces prisons prévues pour les peines courtes (inférieures à deux ans) cumulent les pires conditions de détention : surpopulation, avec parfois quatre personnes dans 9 m², surveillants et travailleurs sociaux en sous-effectif, absence d’activités, encellulement 22 heures sur 24, etc. Paradoxalement, ceux qui sont enfermés pour des peines plus longues, en centre de détention ou en maison centrale, bénéficient de meilleures conditions. Plus encore, les maisons d’arrêt accueillent les prévenus, c’est-à-dire des personnes en attente de leur jugement qui sont donc présumées innocentes ! À la misère sociale et aux présumés innocents, nous réservons donc le régime de détention le plus humiliant.

“À la misère sociale et aux présumés innocents, nous réservons paradoxalement le régime de détention le plus humiliant” Corinne Rostaing

 

Vous dites que ces prisons en sont réduites à faire du « gardiennage infantilisant ».

Au fond, la prison est dégradante parce qu’elle est réduite à sa dimension punitive, à l’exécution de la peine. Pourtant, comme le rappelle l’article 707 du Code de procédure pénale, la réinsertion et la prévention de la récidive constituent la légitimité de l’institution carcérale. Mais ces nobles missions sont devenues des fictions nécessaires. Dans les faits, on coupe le détenu de l’extérieur, de ses rôles antérieurs, de sa famille, de la formation et du travail. On leur enlève toute autonomie, toute capacité d’agir. Le détenu se retrouve à survivre dans un milieu complètement artificiel où il n’y a rien à faire, dans un état d’assujettissement total. Et du jour au lendemain, il est mis dehors sans suivi. C’est dégradant pour les détenus et les surveillants réduits à faire le « sale boulot », quand d’autres branches du ministère de la Justice, comme les magistrats, sont très valorisés socialement. J’insiste sur ce point. C’est l’institution carcérale et ceux qui la côtoient qui sont dégradés : les détenus, le personnel pénitentiaire et les familles. J’ai entendu beaucoup de surveillants dire qu’ils cachaient leur vraie profession hors les murs. Ils quittent le haut de l’uniforme pour rentrer chez eux. Les détenus, eux, sont stigmatisés même quand ils sont libérés et ont d’énormes difficultés à trouver un emploi.

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