Stéphane Hessel. « J’ai rencontré Benjamin pour la dernière fois à Marseille, en juillet 1940 »
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Cet article est issu du numéro 35 de Philosophie magazine « 35 - hiver 2009 », en kiosque le 29 novembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Walter Benjamin était un intime de mes parents. Il venait fréquemment nous rendre visite lorsque nous habitions à Berlin. Lui et mon père, après avoir travaillé pour les mêmes revues littéraires allemandes, s’étaient lancés dans une traduction à quatre mains d’À la recherche du temps perdu de Proust. J’ai le souvenir d’un homme très impressionnant intellectuellement, voire légèrement rébarbatif, et assez bourru. Ma mère, qui l’estimait beaucoup, le trouvait décalé, peu soigné de sa personne, bohème dans l’esprit. Nous jouions souvent ensemble, notamment à un jeu qui consistait à tirer pour quelqu’un une phrase d’un livre choisi au hasard. Pour Benjamin, nous étions tombés sur : “Peut aussi mais plus difficilement être con” ! On aimait se moquer gentiment de son côté réflexif et austère… Quand il a quitté définitivement l’Allemagne après l’avènement des nazis, nous l’avons revu à Paris. Mon père a eu un rôle considérable dans son intérêt pour cette ville. C’est lui qui lui a fait découvrir le monde baudelairien du XIXe siècle, la vie foisonnante des passages des rues Saint-Martin et Saint-Denis. À l’époque, il était visiblement soucieux de la tournure de l’Histoire. Je l’ai rencontré pour la dernière fois dans un hôtel à Marseille, en juillet 1940, peu de temps avant sa mort tragique en septembre. Jeune et enthousiaste, j’étais décidé à résister et à rejoindre par tous les moyens le général de Gaulle. Mais Benjamin, lui, était profondément désespéré, dans un état quasi neurasthénique. Il jugeait la situation des démocraties au plus bas : rien ne semblait pouvoir s’opposer aux conquêtes hitlériennes ; la France avait signé l’armistice et basculé dans le pétainisme, la Grande-Bretagne était une puissance isolée et limitée et les États-Unis se réfugiaient dans une posture de non-engagement militaire. Il souffrait aussi d’un manque de soutien de la part de ses amis de l’École de Francfort, Adorno et Horkheimer. Ces derniers lui assuraient un revenu trop maigre à ses yeux et, surtout, ils corrigeaient ses textes. Benjamin se sentait dans la peau d’un enfant auquel on donne la leçon et il détestait cela ; il avait l’impression d’être seul et que sa pensée était désormais inutile. Au cours de notre conversation, je lui ai conseillé d’entrer en contact avec Varian Fry : ce jeune Américain horrifié par le nazisme avait été chargé par la femme du président Roosevelt de venir en aide aux artistes et intellectuels de renom (Breton, Duchamp, Arendt, etc.), ainsi qu’aux militants antifascistes menacés, afin qu’ils puissent s’exiler en Amérique. Fry s’acquittait parfaitement de sa mission, son réseau se révélait très efficace et de nombreux Juifs ont été sauvés grâce à lui. Cependant, Benjamin m’a fait part de son choix de “tenter sa chance” par les Pyrénées, une filière peut-être plus aléatoire… Aujourd’hui encore, je regrette de n’avoir pas insisté pour la solution que je préconisais pour lui.