Proche-Orient

Stéphanie Latte Abdallah : “La Nakba unifie l’imaginaire de la Palestine fragmentée”

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Stéphanie Latte Abdallah : “La Nakba unifie l’imaginaire de la Palestine fragmentée”

Stéphanie Latte Abdallah. © Wikimedia Commons_CC BY-SA 4.0

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Désignant d’abord le déplacement massif des Palestiniens lié à la guerre de 1948, la Nakba est devenue depuis une vingtaine d’années un élément profond de l’identité palestinienne, le signe de son processus de dépossession, voire d’élimination avec le conflit en cours. Éclairage avec Stéphanie Latte Abdallah, directrice de recherche au CNRS (CéSor-EHESS) et autrice des Morts en guerre. Détention des corps et figures du martyr en Palestine (Karthala, 2022).


 

Les intellectuels se divisent sur la conception de la Nakba. Pour certains, elle est seulement l’événement historique consécutif à la guerre de 1948. Pour d’autres, elle n’a jamais cessé. Qu’en pensez-vous ?

Stéphanie Latte Abdallah : Le mot Nakba (نكبة, « catastrophe » en arabe) renvoie tout d’abord à la guerre de 1948 qui a provoqué l’expulsion et le déplacement de 900 000 Palestiniens essentiellement vers la Cisjordanie, Gaza, le Liban, la Jordanie, la Syrie, mais aussi au-delà. Le nombre de déplacés est souvent sous-estimé. Le chiffre de 750 000 est aussi systématiquement avancé alors qu’il n’est pas cohérent avec les données archivistiques des organisations humanitaires de l’époque qui ont pris en charge les réfugiés (fédération des Sociétés nationales de la Croix-Rouge, Comité International de la Croix-Rouge, Quakers, puis, à partir de 1950, l’UNRWA). On entend également souvent que les expulsions seraient consécutives à l’entrée des armées des pays arabes voisins dans la guerre alors qu’il y avait presque un demi-million de déplacés avant cela. Bien après la guerre de 1948, depuis une vingtaine d’années, la référence à la Nakba refait surface. En 1967, l’armée israélienne a occupé Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est – puis l’État israélien a annexé Jérusalem-Est –, en contradiction avec le droit international qui considère toujours ces trois espaces comme occupés. Le processus de colonisation n’a alors cessé de s’étendre en Cisjordanie tout particulièrement. Depuis le processus d’Oslo de 1993, le nombre de colons a été multiplié par trois. En 2005, si les colonies présentes à Gaza ont été démantelées à la suite du retrait unilatéral israélien, le contrôle de ce territoire s’est poursuivi par l’encerclement, l’enfermement, la surveillance de tout ce qui entre et sort de Gaza, personnes ou biens. Le nettoyage ethnique par l’expulsion, l’asphyxie ou le contrôle de la terre – une terre se dérobant sous les pieds des habitants par la colonisation – a fini par faire émerger, autour de la moitié de la première décennie 2000, la perception d’une « Nakba continue » (النکبة المستمرة, al-Nakba al-mustamirra), qui désigne non plus seulement l’événement historique de la Nakba de 1948 mais un long processus d’éviction des Palestiniens, de dépossession et d’effacement.

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