Dossier/Comment la droite s’est emparée des esprits

Stéphanie Roza-Laetitia Strauch-Bonart. État critique

Temps de lecture : 13 min

Stéphanie Roza-Laetitia Strauch-Bonart. État critique

Stéphanie Roza et Laetitia Strauch-Bonnart. © Franck Ferville pour PM.

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 157 de Philosophie magazine « Comment la droite s’est emparée des esprits », en kiosque le 17 février 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La gauche a-t-elle abandonné le peuple ? Sinon, comment expliquer la droitisation du paysage politique ? Pour en discuter, nous avons réuni deux philosophes. D’un côté, Stéphanie Roza, spécialiste des pensées révolutionnaires et socialistes, défend une vision progressiste de la politique. De l’autre, Laetitia Strauch-Bonart se présente comme une libérale-conservatrice. Étayant leurs points d’accord et de divergence, elles commencent par donner leurs définitions de la droite et de la gauche.

 

Laetitia Strauch-Bonart : Ce n’est pas forcément l’usage en France, mais j’associe la droite à un mélange de conservatisme et de libéralisme. Je dirais que la droite est un courant qui essaie de rendre compatible l’autorité – celle des personnes et des institutions, mais aussi celle de la tradition que l’expérience nous lègue – avec la liberté politique et économique des citoyens. Ce n’est pas une force d’émancipation. La gauche reste beaucoup plus émancipatrice dans ses objectifs, soucieuse de combattre systématiquement l’injustice ou les inégalités. La droite cherche plutôt à les comprendre avec un certain pessimisme sur la nature humaine, et, si elle n’accepte pas les injustices, elle ne considère pas que toutes les inégalités soient des injustices. La gauche reste le moteur du progrès, la droite son frein. Certains intellectuels de droite aimeraient que leur camp reprenne le flambeau de l’hégémonie culturelle en ne se contentant pas de réagir aux propositions de la gauche. Mais c’est la nature de la droite que de réagir. Quand elle se fait révolutionnaire, elle n’est plus vraiment elle-même.

 

Stéphanie Roza : Je définis d’abord la gauche et la droite à partir d’une perspective historique. Ces concepts émergent avec la Révolution française. Au départ, ce sont des dispositions d’hémicycle : les partisans de la monarchie, lors des états généraux [de 1789], puis à l’Assemblée constituante, prennent l’habitude de s’asseoir à droite du président, tandis que l’opposition siège à gauche. Originairement, les traditions libérale et socialiste sont à gauche toutes les deux. Un déplacement des frontières s’est opéré depuis la fin du XVIIIe siècle. Ensuite, je définis la gauche socialiste au sens large – à la fois les communistes, les anarchistes et les sociaux-démocrates – comme le parti de ceux qui assument une radicalisation de l’héritage des Lumières, ayant pour terme l’égalisation des conditions sociales dans tous les domaines, pas seulement politique. Soit un approfondissement du projet contenu dans la Déclaration des droits de l’homme, auxquels s’ajoutent des droits politiques et sociaux – ceux de la femme et des peuples colonisés, par exemple. Se référant aux Lumières, Jean Jaurès parlait du besoin « de briser l’unité factice de la tradition pour créer l’unité vivante de la science et de l’esprit ».

 

L. S.-B. : La Révolution est effectivement le point de référence. Elle n’a pas seulement fondé notre démocratie, elle a sécularisé le politique en le plaçant sur un axe temporel où ceux qui veulent toujours plus de « progrès » se heurtent aux doutes de ceux qui souhaitent le ralentir. Le philosophe anglais Roger Scruton [1944-2020] résume cette idée en disant que les conservateurs sont ceux qui disent « oui, mais » aux Lumières, un oui critique.

 

S. R. : Certains disent carrément « non », malgré tout !

 

L. S.-B. : Je ne vois pas qui, à droite, rejette totalement l’héritage des Lumières.

 

S. R. : Éric Zemmour est radicalement anti-Lumières.

 

L. S.-B. : C’est une exception à droite. Celle-ci a majoritairement fini par adopter l’idée de démocratie, ainsi que l’idée d’égalité des droits, y compris des femmes et des homosexuels. L’État providence me semble unanimement accepté. La question est plutôt de savoir jusqu’où va l’extension de ces droits.

 

S. R. : La droite a effectivement fini par accepter un certain nombre d’avancées dans l’émancipation qui étaient portées par la gauche. La dernière en date, c’est la laïcité, qu’elle s’est appropriée jusqu’à inverser les termes du débat : il y a une trentaine d’années, personne à droite ne clamait son ralliement à la laïcité. Cela dit, celle-ci reste plus souvent brandie par la droite face aux musulmans que face aux catholiques. S’il y a une hostilité aux musulmans dans une partie de la société, il n’y a plus cependant de crimes racistes, comme dans les années 1970 ou 1980. Cela ne veut pas dire que la partie est gagnée, ni qu’il ne faut pas poursuivre le combat antiraciste, qui reste d’actualité. Quoique encore minoritaire, la menace de l’extrême droite est bien présente. Enfin, s’agissant des mœurs, il y a une meilleure acceptation de l’homosexualité et le mouvement #metoo a fait progresser la lutte contre les violences faites aux femmes. Il faut donc être prudent quand on parle de « droitisation » de la société. En revanche, s’il y a une victoire culturelle à droite, c’est celle du libéralisme, voire de l’ultralibéralisme. Tout en étant attachés à l’État social, beaucoup considèrent désormais que leur destin est entre leurs mains, faisant moins confiance aux structures de solidarité collectives.

Cet article est réservé aux abonnés