La lettre du mercredi

“Stranger Things” : le pouvoir de séduction de l’étrange

Temps de lecture : 4 min

“Stranger Things” : le pouvoir de séduction de l’étrange

Stranger Things saison 5. © Netflix

« Encore un épisode, et l’aventure Stranger Things s’arrêtera pour moi. Un ultime épisode – de deux heures, disponible depuis quelques jours. Je me sens un peu fébrile… Attention, spoilers.


Commençons par une précision : je suis loin d’être un “fan absolu” de Stranger Things. J’ai bien conscience des défauts de la série, dont je vous épargnerai la liste. Il n’empêche : je me suis précipité sur le premier volet de l’ultime saison le jour de sa diffusion, en novembre – et aurais certainement fait de même pour le second, si nous n’avions pas convenu avec mon compagnon d’attendre de se retrouver pour visionner la conclusion ensemble. Sur le seuil, j’appréhende ce dernier épisode avec un mélange étrange d’impatience et d’excitation. De nostalgie aussi, déjà.

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Pas étonnant, sans doute, pour une série qui joue à fond la carte de la rétromania. Encore deux heures et il faudra dire adieu à des personnages dont nous – toute une génération de spectateurs – avons observé l’évolution sur petit écran pendant une décennie. J’ai un peu de mal à me dire que j’étais seulement âgé de 22 ans quand j’ai commencé à regarder la première saison de Stranger Things. C’était l’âge d’or de Netflix, des soirées de bingewatching. Les choses ont un peu changé, alors que la saga de science-fiction touche à son terme. Les nouvelles productions du géant du streaming ne suscitent globalement plus aucun enthousiasme chez moi.

Se laisser emporter par l’aventure

Je le reconnais volontiers, je suis bon public. Se laisser emporter par l’aventure était d’autant plus facile que Strangers Things avait tout pour me plaire : des dimensions parallèles (le monde à l’envers, les Abysses), un programme gouvernemental secret, des monstres et des “méchants” vraiment méchants, des Soviétiques, des superpouvoirs. Le cocktail aurait pu être un peu trop chargé, mais la série parvient en général assez habilement à tisser l’ensemble des fils. Au gré des intrigues entrelacées, les personnages se séparent en sous-ensembles changeants, pour mieux se retrouver au moment fatidique. Subtil ? Pas vraiment. Mais efficace.

Les personnages eux-mêmes ont, du moins pour moi, une profondeur toute relative. Je ne le dis pas sur le ton du reproche : c’est cette relativité qui, à mon avis, fait la force de la série. Ce ne sont pas les individus qui sont au premier plan, mais l’aventure, la quête. Une urgence qui les dépasse : protéger leurs proches – et au bout du compte le monde – des forces maléfiques qui sommeillent “sous” la petite ville tranquille d’Hawkins. Bien sûr, il faut bien expliquer leurs attachements – pourquoi sauver le monde si l’on ne tient à rien ? – et les douleurs qui les hantent. Mais on est loin du cinéma d’introspection, que je goûte d’ailleurs assez peu. Si la psyché des personnages est explorée, c’est toujours dans l’horizon de la “mission” qui leur est assignée. 

Hasard et investigation

Si je dis “assignée”, ce n’est pas au sens du destin. Ce n’est pas la prédestination mais au contraire le hasard qui a conduit quatre ados fans de jeu de rôle à rencontrer une jeune fille échappée d’un laboratoire, perdue dans une forêt sombre. Mais une fois que la petite troupe met les pieds sur les terres mystérieuses de l’autre monde, elle se retrouve de fait chargée d’une responsabilité insubstituable, qu’ils endossent comme une évidence. Il n’y a pas choix : qu’on les apprécie ou pas, c’est sur eux qu’il faudra compter. Personne n’a conscience des enjeux – l’upside down est un secret. Si l’armée est effectivement au courant, elle est plus occupée à trouver à cette réalité parallèle un usage militaire antisoviétique qu’à affronter ses périls. Les adultes reconduisent l’élément fantastique à leurs propres intérêts.

Il faudra la fraîcheur de l’adolescence pour percer certains mystères du mundus inversus, image presque littérale de l’étrange, de l’autre dans le même : par la science, sans doute, mais surtout par l’analogie constante avec des catégories empruntées au jeu Donjons et Dragons. Le spectateur, dans ce travail d’investigation, n’est pas passif. Il doit attendre l’épisode suivant pour obtenir de nouveaux éléments, bien sûr. Mais les réalisateurs ont disséminé une foule d’indices qui, au fil des saisons, ont alimenté un foisonnement de théories parfois très sophistiquées ou très farfelues. Tout se prête à interprétation, tout pourrait bien être signifiant. Combien de fausses pistes dans le lot ?

Comprendre la nature du mal pour y faire face

Comprendre est un enjeu décisif de la série. Comprendre la nature du mal qui sévit, pour y faire face. La réponse est donnée tardivement : les Abysses menacent d’envahir notre dimension. Mundus patet, disaient les Romains. La frontière tellurique qui protège les hommes des démons infernaux se fissure. « L’abîme de la terre s’ouvre. Le monde bée. […] Le retour au chaos […] Les fondations sont arrachées », écrivait Michel Serres. Des failles s'échappent les forces terribles de l'autre monde. La séduction de la série tient aussi à cette exigence d’être à la hauteur d’un tel enjeu collectif. Qui n’a jamais ressenti un peu ce désir de se donner – peut-être au risque de sa propre vie – pour quelque chose de plus grand que soi qui en vaille la peine ? D’embrasser cette existence plus intense, plus vibrante, plus terrible aussi, que le morne quotidien promis par des adultes désenchantés aux enfants ? Ce qui est vraiment fantastique, dans la série, ce n’est pas l’élément de science-fiction en lui-même, mais l’appel héroïque qui en émane. Le retour à la réalité, pour les personnages comme pour les spectateurs, risque d’être un peu difficile.

Sur ce, je vous laisse : j’ai un épisode à regarder !  »