Stratagème n° 58. Pratiquez la “suspension”
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Cet article est issu du numéro 100 de Philosophie magazine « Qu’est-ce que la philosophie ? », en kiosque le 26 mai 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Comment s’en servir
Parlez d’une chose pendant plusieurs phrases mais sans la nommer explicitement. Vous aurez alors créé une attente qui fera son plein effet quand la chose en question sera révélée. Imaginons que votre adversaire soit pour la retraite à 65 ans (« parce qu’il faut bien suivre l’évolution de la longévité, parce que c’est économiquement souhaitable et qu’il est socialisant de rester actif »). Dites alors : « Qu’est-ce qui rend insupportable l’idée de repousser l’âge de la retraite de dix ans ? La routine ? L’épuisement ? L’incompétence ? L’inégalité de traitement ? Le maintien du chômage des jeunes ? C’est peut-être tout cela mais, pour moi, c’est une autre raison, une raison anthropologique, une raison existentielle qui doit prévaloir sur toute autre considération et cette raison, je vais vous la dire… c’est que tout homme doit pouvoir jouir au soir de sa vie du temps présent. » Qu’importe la valeur de cet argument. En suspendant son énonciation, vous lui aurez donné une force que les autres n’ont pas. Les philosophes n’ont pas manqué d’user de ce stratagème. Paul Lafargue commençait son Droit à la paresse (1880) ainsi : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail. »