Cinéma

“Super/Man” : Christopher Reeve, un héros pour son temps

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“Super/Man” : Christopher Reeve, un héros pour son temps

L’acteur américain Christopher Reeve a incarné le personnage de Superman quatre fois sur grand écran, de 1978 à 1987. © Warner Bros. Entertainment Inc.

L’acteur Christopher Reeve a incarné Superman au cinéma au tournant des années 1980, avant de devenir tétraplégique après un accident de cheval. Un documentaire revient sur son parcours. L’occasion de se pencher sur la définition de l’héroïsme. 


 

Mâchoire et épaules mastoc’, petite mèche rabattue en virgule sur le front, regard doux plein d’assurance. L’acteur américain Christopher Reeve (1952-2004) a incarné Superman quatre fois sur grand écran, de 1978 à 1987, bien avant que DC Comics et la Warner ne relancent la franchise dans les années 2010. Le documentaire Super/Man, de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, en salles le 9 octobre, retrace le parcours insensé de cet acteur à jamais associé aux collants bleus et à la cape rouge du superhéros.

Victime d’un accident

Nourri d’images d’archives et de témoignages récents de son entourage, Super/Man suit une chronologie classique : de l’ascension éclair d’un acteur inconnu du public, qui a sifflé le rôle de Superman à Christopher Walken ou Jon Voight, on passe à la période de gloire mondiale, aux petits excès qui l’accompagnent et qui s’accommodent plus ou moins bien de la vie de famille (Christopher Reeve a trois enfants, de deux femmes différentes). La lutte pour la survie après l’accident et son combat politique pour une meilleure prise en charge des individus paralysés composent le troisième temps du docu.

Tout comme Clark Kent est tantôt un journaliste maladroit, tantôt le sauveur de l’humanité, Christopher Reeve a connu une trajectoire duale – mais sans jonglage possible entre ses deux états, dans son cas. En mai 1995, alors qu’il a une vingtaine de films à son actif, l’interprète du superhéros est victime d’un accident de cheval qui lui brise deux cervicales et le laisse intégralement paralysé. Christopher Reeve a besoin d’un respirateur pour vivre, seuls ses yeux et quelques rares nerfs parviennent encore à s’activer. Tragique ironie que d’être ainsi condamné à l’immobilité pour un homme qui volait à la vitesse de la lumière, sur grand écran.

La disparition des héros

Les fans du comics Superman ne se satisferont pas seulement des détails biographiques au sujet de son premier interprète culte : ses débuts prestigieux à la Julliard School, son amitié avec Robin Williams (l’homme qui « l’a fait rire pour la première fois » après son accident), sa conception parfois controversée de la condition d’handicapé, lui qui a toujours espéré guérir et donné trop d’espoirs vains, selon certains, aux personnes en situation de handicap lourd. Le plus intéressant reste sans doute ce que la double identité de Christopher Reeve, superhéros cloué à son fauteuil mécanisé, nous dit de la notion d’héroïsme aujourd’hui.

➤ À lire aussi : Le sacre des victimes, par Denis Maillard

Dans son livre Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré (Gallimard, 2024), le philosophe François Azouvi note qu’un basculement s’est opéré, au XXe siècle, sur la question de l’héroïsme, notamment au regard du destin des soldats. Avant la Première Guerre mondiale, la figure du héros et ses valeurs associées font consensus : le courage, l’effort, l’abnégation, etc. Après la Grande Guerre, une inflexion s’opère : les Poilus sont des héros meurtris et la valorisation de l’héroïsme « surgit comme d’une réserve souvent ignorée », non sans ambivalence. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale accentue cette « dévaluation de l’idéal héroïque » : les soldats continuent d’être décorés, mais progressivement, ce régime de célébration devient obsolète. « Le dégoût de la guerre a entraîné avec lui le dégoût de l’héroïsme. »

“Saturation éthique de la victime”

Au tournant des années 1970, on observe donc « la substitution du régime victimaire d’exemplarité au régime héroïque ». Ce qui devient « désirable » a priori, ce n’est plus d’être un héros mais d’être une victime. Les victimes de la Shoah, qui se terraient dans le court après-guerre, sortent de l’ombre et du silence. Leur destin atroce, celui d’hommes et de femmes morts pour rien, sans raison, devient une sorte de mètre-étalon de la reconnaissance sociale. Azouvi constate : « Le député Francis Le Basser, ancien déporté à Dachau, interprète la demande des requis du STO d’être reconnus comme déportés comme la preuve que la déportation est devenue une “aristocratie” à laquelle tout le monde veut appartenir. Plus de particule, certes, mais un statut éminemment enviable. »

Le documentaire Super/Man semble prendre acte de ce bouleversement anthropologique. Davantage centré sur la lutte de Christopher Reeve contre la tétraplégie que sur la figure héroïque au premier degré de Superman, il révèle « non pas une opposition entre la victime ainsi comprise et le héros, mais au contraire une quasi-équivalence, un continuum de sens », pour reprendre les mots de François Azouvi. L’acteur est héroïsé non pas pour son succès, ou malgré son accident, mais bien parce qu’il a été victime d’un accident. Notre jugement peine à se forger devant la prégnance d’un tel modèle. Christopher Reeve est bien un héros pour son temps, celui où la victime est héroïsée et où seuls les héros fracturés sont dignes d’éloges. Peut-on encore déclarer aimer Superman simplement pour ce qu’il est, à savoir… un superhéros ?

 

Super/Man, documentaire de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, est en salles depuis le 9 octobre dernier.