Édito
Supplément à la collection des jeux d’équilibre
© Charles Berberian
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Cet article est issu du numéro 122 de Philosophie magazine « 122 - septembre 2018 », en kiosque le 23 août 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La préoccupation principale de tout éducateur devrait être de trouver le moyen d’encourager son élève, chaque fois qu’il le pousse vers une compétence, à développer la contre-tendance correspondante. C’est évident dans le domaine des arts martiaux : si vous enseignez à un jeune le moyen de porter un coup fatal à la gorge ou à la tempe, ou plus simplement l’enchaînement permettant de briser une rotule, de démettre une épaule, il convient de lui apprendre en même temps à conserver un parfait empire sur lui-même, à ne pas sortir de ses gonds pour une vétille – en somme, à contrôler sa violence à mesure qu’il est capable de lui donner une expression plus dangereuse.
Mais cette même préoccupation des poids et des contrepoids mériterait d’être étendue à n’importe quelle ambition éducative : si l’on engage un jeune esprit à manier des entités abstraites, qu’il s’agisse de concepts mathématiques, d’articulations logiques ou même de philosophie, il serait imprudent de ne pas l’inciter parallèlement à se confronter aux résistances de la matière, à habiter son corps. De son personnage Stephen Dedalus – jeune universitaire brillantissime – au début d’Ulysse, James Joyce affirme dans une note qu’il n’« éprouve pas encore son corps ». De fait, Dedalus est capable d’exposer une interprétation éblouissante d’Hamlet au Trinity College, mais il est si mal relié à ses émotions que la vision du cadavre de sa mère le persécute. J’en dirai autant de la subtile dialectique qui consiste à compenser le perfectionnement de la discipline par l’exploration de la transgression. Comment ne pas voir que la fièvre des vendredi et des samedi soirs chez les étudiants de toutes disciplines, qui les pousse à consommer d’impressionnantes quantités d’alcool, parfois combinées avec des substances, pour siroter ensuite, le dimanche matin, des jus de fruits « détox » et se remettre au travail, n’est qu’une sorte de compensation – quasi mécanique – de l’obligation où ils sont d’assimiler une masse énorme de connaissances en un nombre restreint d’années ? La contention de la mémoire et de la volonté se dénoue dans l’ivresse. Il est évidemment délicat pour le professeur d’accompagner ses étudiants sur ce terrain, et ce serait une faute que d’aller danser avec eux, par exemple. Néanmoins, il est possible de suggérer, par une certaine manière de présenter les règles, que l’épanouissement des facultés ne se fait qu’en cultivant cette disposition éminemment paradoxale qu’est un rapport libre à la discipline.