Édito

Sur le vœu de silence. L’édito d’Alexandre Lacroix

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Sur le vœu de silence. L’édito d’Alexandre Lacroix

©Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Je pense à un ami d’autrefois, D.

La dernière fois que je l’ai vu, il était venu chez moi avec sa petite amie. Nous étions jeunes, ils avaient traversé la France en auto-stop, j’habitais alors un village. D. avait fait un projet de vie avec sa compagne, qu’ils mettaient en œuvre avec une obstination farouche : après en avoir longuement parlé ensemble, avoir soupesé la question, ils étaient arrivés à la conclusion que la plus belle manière d’être en couple, de vivre l’amour, c’était de se taire. De laisser de longues plages de silence, pour qu’une autre entente s’établisse, que se fortifie une forme de communion directe d’âme à âme qui ne passerait ni par les mots ni même par le contact des corps. De fait, D. et sa petite amie s’embrassaient peu, se touchaient peu ou se contentaient de se tenir par la main. Leur position la plus courante, lorsqu’ils étaient à table, à l’arrière de ma voiture, en promenade sur un chemin ou même dans leur chambre, était côte à côte. Et ils ne disaient rien, vraiment motus ! Ils ne somnolaient pas non plus, ils avaient de grands yeux écarquillés comme s’ils vivaient des moments d’une rare intensité. 

Bien sûr, je saisissais la portée de leur projet. Le langage charrie inévitablement des malentendus, il est source de conflits. On s’aperçoit qu’on n’a pas la même conviction sur des sujets éthiques ou politiques épineux, on interprète une plaisanterie comme un reproche, une critique comme une interruption de la continuité de l’admiration amoureuse. Avec leur vœu de silence, D. et son amie ne neutralisaient pas seulement les tensions générées par les divergences de compréhension du monde, le projet était bien plus global, ils cultivaient le sens du calme. Comme si le silence n’était qu’une préparation à une autre façon d’être, ils étaient parvenus à abaisser prodigieusement le niveau des stimulations nerveuses dans leur quotidien. On aurait dit qu’ils avaient pris à la lettre cette réflexion du prix Nobel de littérature Tomas Tranströmer, un incroyable poète suédois : « Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots, mais pas de langage, je partis pour l’île recouverte de neige. » Et plus loin : « Je tombe sur les traces de pattes d’un cerf dans la neige. Pas des mots mais un langage. » Être mutique, c’est laisser un langage fondamental sourdre de lui-même, sous la surface des mots.

Oui, c’était beau, et cependant je les ai trouvés extraordinairement ennuyeux, ces deux-là ! Pour l’exprimer de façon crue, je me suis rarement autant fait chier que durant le week-end que j’ai passé avec eux. Ils n’étaient pas plus causants que l’armoire ou la table, ils se fondaient littéralement dans le décor, et c’était ce qu’ils appelaient : se sentir bien. S’ils avaient des pensées profondes, ils n’ont partagé aucune nourriture spirituelle. Ils avaient simplifié leur relation jusqu’à lui donner une puissance élémentaire, celle de l’eau ou de l’air, mais, justement, ils en étaient devenus transparents, à la limite de l’inexistence. Cela m’a donné de sérieux doutes sur les vertus du dépouillement, de la simplification à outrance. À peine étaient-ils partis que la chape de silence que leur présence imposait s’est enfin soulevée et que je fus heureux de sentir revenir, avec les conversations ordinaires, les mots employés à tort et à travers, le tohu-bohu du monde, comme le sang chaud qui se remet à circuler dans un membre engourdi.

Enfin, la vie allait redevenir compliquée !