Entretien

Sur les traces d’Albert Speer, avec Jean-Noël Orengo : “Tout monument du Reich devait être construit en fonction de ses ruines futures”

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Sur les traces d’Albert Speer, avec Jean-Noël Orengo : “Tout monument du Reich devait être construit en fonction de ses ruines futures”

Albert Speer, architecte et ministre de la défense et de la production de guerre du Reich et Adolf Hitler. Non daté. © akg-images 

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Albert Speer, dignitaire nazi, grand architecte du IIIe Reich et survivant du procès de Nuremberg, reste une énigme. Après la Seconde Guerre mondiale, il n’a eu de cesse de réécrire sa propre histoire. Et si le recours à la fiction était le meilleur moyen pour découvrir la vérité à son sujet ? C’est le propos du passionnant roman « Vous êtes l’amour malheureux du Führer » (Grasset) de Jean-Noël Orengo, que nous avons rencontré.


Après Si c’est un homme de Primo Levi pour la littérature et, pour le cinéma, Shoah de Claude Lanzmann, qu’est-ce qui peut amener un écrivain contemporain à se replonger dans la période du IIIeReich ?

Jena-Noël Orengo : C’est une question de génération et de métamorphose continuelle de la mémoire. On ne peut pas en finir avec le IIIe Reich parce que lui n’en finit pas avec nous. Albert Speer a produit ce qu’il appelle la théorie des ruines – tout monument du Reich devait être construit en fonction de ses ruines futures, ce qui enchanta Hitler. Les nazis cherchaient à anticiper la mémoire qu’on en aurait. En 1945, Goebbels disait aux Jeunesses hitlériennes engagées à Berlin : « Agissez comme si vous étiez filmés, dans cinquante ou cent ans, vous serez les personnages d’un film. » De fait, ils ont en quelque sorte gagné la guerre des signes : salut hitlérien, croix gammée, costume noir des SS. Hitler est le personnage historique le plus connu au monde. Partout sur la planète, on sait qui est Hitler, ce qui n’est pas le cas de Gandhi ou de Napoléon. Depuis, chaque génération est confrontée à cette énigme et cette malédiction. Du moins en Occident, car nous découvrons qu’en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, l’Histoire s’écrit et va s’écrire de plus en plus différemment. Aujourd’hui, les derniers témoins directs sont en train de disparaître. Bientôt, cette période appartiendra aux historiens et à la littérature. Mon roman s’inscrit dans cet après-là. Pour moi, la Shoah est irréductible à tout autre événement historique, elle a coupé l’Histoire en deux, pas uniquement celle des Occidentaux, mais celle des hommes au sens le plus universel, et c’est cette conviction qui est au cœur de la dynamique du livre. 

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