Le livre du jour

“Une Histoire universelle des ruines”, d’Alain Schnapp / “Ruines”, de Josef Koudelka

Temps de lecture : 3 min

Détail de l’illustration de couverture de “Une Histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières”

Détail de l’illustration de couverture de “Une Histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières”. © Les Éditions du Seuil

Rappel de notre finitude et de notre vulnérabilité, les ruines fascinent tout autant qu’elles inquiètent. Le romantisme a médité sur le passage du temps en chantant leur étrange beauté ou en peignant leur délabrement somptueux. Quant aux archéologues, ils les ont étudiées, pour parfois découvrir d’anciennes civilisations au mystère toujours suspendu. L’historien Alain Schnapp leur consacre un beau livre, qui fait davantage la part belle à une impressionnante érudition qu’à l’iconographie. Il y parcourt le monde pour comprendre ce que chaque civilisation a pu transmettre via ses vestiges ou traces, quand bien même ces dernières seraient assez éloignées de l’idée que les Occidentaux se font de ruines « dignes de ce nom ». Une lecture à compléter par la lecture du catalogue de l’exposition « Ruines » consacrée au photographe d’origine tchèque Josef Koudelka.

 

  • Les ruines, critère de civilisation ? Il fut un temps où la présence de ruines, en lien avec la construction de monuments, servait à distinguer les civilisations : à l’Europe les ruines gréco-romaines ou celtiques somptueuses, support des rêveries de Chateaubriand ou Hubert Robert ; aux continents colonisés le prestige moindre des vestiges, voire des simples traces. Dans les années 1930, un historien pouvait ainsi écrire : « Il n’y a pas de ruines africaines, car il n’y a pas d’histoire africaine ». L’idée court toujours – on se souvient du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy en 2007, dans lequel le président affirmait que « le drame de l’Afrique, c'est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »
  • Ruines plurielles. Plutôt que de hiérarchiser les cultures, l’historien Alain Schnapp préfère interroger l’absence, voire en faire « un trait culturel qui mérite examen ». Comme son objet, le livre et la tâche impressionnent. Schnapp voyage de l’Orient ancien à la Chine en passant par le monde préislamique pour étendre le concept de ruine. S’il commence par une définition classique – « La ruine suppose l’action du temps ou d’un agent quelconque sur la matière d’un édifice » –, il n’hésite pas à y ajouter certaines formes de poésie : au VIe siècle, le désert du Sahara et son paysage perpétuellement changeant voit ainsi naître un art poétique qui célèbre les « ruines de l’être » et la faculté de suivre les traces de ce qui est toujours sur le point de disparaître. Quand la matière passe, la mélancolie demeure.  
  • Panorama de ruines. Si Josef Koudelka s’intéresse aux ruines au sens plus traditionnel du terme, ce n’est pas pour les traiter de façon classique. Cela fait une trentaine d’années que le photographe arpente le pourtour de la Méditerranée pour leur tirer le portrait en format panoramique et dans un noir et blanc fortement contrasté. Face à ce format, on peut parfois avoir une sensation d’écrasement. Pas chez Koudelka, qui s’intéresse plutôt à un agencement étonnant ou à des jeux de textures mises en valeur par le jeu du soleil et des ombres. C’est une colonne écroulée dont les tronçons bouchent l’horizon comme autant de rouages figés pour l’éternité. Ou encore des traces de char sur la voie Appienne, parfois investies par une éphémère eau de pluie. Plutôt que de figer un instant de ce processus millénaire, les photographies de Koudelka l’accompagnent : c’est qu’on les lit, plus qu’on ne les regarde, de gauche à droite, ou de bas en haut. Face aux ruines de Tipasa, Albert Camus constatait que « ce n’est pas facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde. » Un format démesuré est peut-être la clé.

 

Une Histoire universelle des ruines. Des origines aux Lumières, d’Alain Schnapp, vient de paraître aux Éditions du Seuil, coll. La librairie du XXIe siècle. Disponible ici.

Le catalogue de l’exposition « Ruines », sur et de Josef Koudelka, est quant à lui disponible aux Éditions Xavier Barral/BNF.