Tobie Nathan. « Formaliser scientifiquement les mondes possibles de l’organisation sociale »
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Claude Lévi-Strauss a ouvert les portes d’un monde sans « sauvages ». Ses héritiers – qu’ils soient romanciers, psychiatres ou ethnologues – empruntent ce passage pour renouveler leur approche.
Pour moi, Claude Lévi-Strauss a apporté tout à la fois une révolution dans le champ de l’anthropologie et la fin d’un univers. Son projet a consisté en une tentative de formaliser scientifiquement les mondes possibles de l’organisation sociale. Je reste encore aujourd’hui impressionné par la force des Structures élementaires de la parenté – ce livre qui prétend démontrer que les mouvements internes de la personne, ceux qui semblent les plus personnels, tel le choix d’un conjoint, sont organisés par des mécanismes sociaux, structurels et abstraits, quasi mathématiques. Mais, au-delà des débats théoriques majeurs auxquels il a participé, l’actualité de sa pensée réside d’abord et avant tout dans ces questions simples auxquelles il a apporté des réponses durables. La première est évidemment sa réfutation de toute pensée raciste. La seconde est son respect, rationnellement fondé, des « pensées sauvages ». Certes, il a démontré de manière convaincante que ces pensées n’étaient qu’une des formes de la pensée classificatoire, mais il n’en reste pas moins qu’il a rappelé la communauté humaine de toutes les pensées « culturelles ». Une phrase de « La structure des mythes » reste pour moi une leçon d’humanité : « Une hache de fer, écrit-il, n’est pas supérieure à une hache de pierre parce que l’une serait “mieux faite” que l’autre. Toutes deux sont aussi bien faites, mais le fer n’est pas la même chose que la pierre. » Claude Lévi-Strauss nous a transmis cette obligation de considérer avec un égal respect les techniques traditionnelles, celles des « peuples premiers », par exemple, et les plus évoluées des nôtres. Je dois dire que mon intérêt permanent pour les techniques thérapeutiques traditionnelles tire son origine pour une grande part des considérations de Claude Lévi-Strauss. Même si l’ethnopsychiatrie, qui s’intéresse précisément aux techniques dans leur spécificité, a plutôt tendance à privilégier les explications culturelles proposées par les populations elles-mêmes.