Au carrefour des livres
Trois livres à l’écoute de nos chagrins
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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine « Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ? », en kiosque le 20 février 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qu’est-ce que notre corps cherche à nous dire lorsqu’il nous étreint par les saccades des sanglots, qu’il bascule dans le mutisme ou qu’il est envahi par une infinie tristesse ? Deux philosophes et un biographe se font les précieux sismographes de ces moments d’impuissance affective et des manières d’en sortir.
Il y a une tristesse délicate, parfois esthétisée : celle qui nous fait verser une larme furtive, lors des épisodes de mélancolies passagères. Et puis, il y a le chagrin : le vrai, le « gros », qui plie en deux, étreint la gorge, écrase le thorax, surgit sans crier gare et échappe à toute bienséance. C’est ce chagrin-là, haletant et convulsif, qui fait l’objet d’Une philosophie des sanglots, de la philosophe Estelle Ferrarese. À la fois exact et sensible, l’essai décrit avec précision ce que font les sanglots, la manière dont ils empêchent de penser, de parler et même d’entendre des paroles de réconfort. Cette « révolte du corps par le chaos » est d’autant plus impressionnante qu’elle a tendance à se nourrir d’elle-même, à redoubler en puissance au fil des inspirations saccadées. Avant cet ouvrage, l’expérience des sanglots n’avait jamais été étudiée par les philosophes, qui ont préféré se consacrer aux larmes ou à la mélancolie en général. Tant par leur violence que par leurs effets, ces pleurs haletants ont pourtant de quoi poser question : qu’est-ce que notre corps cherche à nous dire quand il se met dans des états pareils ? Comment expliquer ce déferlement de peine, par secousses et par saccades ? Selon Estelle Ferrarese, la raison ultime des sanglots est à chercher du côté du sentiment de notre impuissance. Si l’on sanglote, c’est parce qu’on se découvre fragile, atteint par les autres, incapable de maîtriser son existence. Les sanglots, détaille-t-elle, « déchirent la séduisante narration selon laquelle je suis l’autrice de ma biographie, l’accoucheuse de mes potentialités, l’ordonnatrice de mes progressions ». Loin de constituer une expérience anecdotique, les sanglots rompent avec une fiction philosophique classique : celle du sujet maître et possesseur de ses moyens. À rebours de cette illusion de contrôle, le sanglot représente une « trouée vers le réel », par laquelle j’expérimente dans ma chair le « heurt dans le monde ».