Dossier / “Comment trouver le bon rythme ?”
Trouver son "rythme de vie" : une question de cycle ?
© Robert Pola/plainpicture
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Cet article est issu du numéro 183 de Philosophie magazine « Comment trouver le bon rythme ? », en kiosque le 26 septembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Entre la cadence infernale que nous impose la société et notre propre rythme, celui que nous recherchons en écoutant notre corps et nos désirs, les tensions sont évidentes ! Peut-on alors échapper à l’aliénation sans sombrer dans la marginalité, ménager un temps à soi sans être complètement déphasé ?
Chacun son rythme ! Entendu… sauf qu’appliqué à la vie en commun, ce mantra consolatoire peut vite devenir insupportable. Le cycliste mou du genou qui provoque toute une file à sa suite, le flâneur qui bloque l’ascension dans l’escalier mécanique ou le fonctionnaire retenu par les délais incompressibles de l’administration agacent assez rapidement l’homme pressé. Parfois, à l’inverse, ce sont les exigences professionnelles ou l’agitation de la ville qui nous excitent inutilement. Le mal ne tient donc pas à l’accélération de nos rythmes de vie, il relève plutôt d’une inadaptation entre notre tempo et celui du monde, qu’il s’agisse de la société, du travail ou de la famille. L’insomniaque souffre de n’être pas en phase avec l’alternance cosmologique du jour et de la nuit ; le salarié d’être pressuré par les obligations de l’entreprise ; les jeunes de devoir s’accommoder de la lenteur des plus vieux et les plus vieux d’être bousculés…
Le « rythme de vie » devient un véritable sujet à la fin du XIXe siècle. Le philosophe Georg Simmel s’intéresse ainsi à ces nouvelles sensibilités dans Les Grandes Villes et la vie de l’esprit (1903). Selon lui, « la base psychologique, sur laquelle repose le type des individus habitant la grande ville, est l’intensification de la vie nerveuse, qui résulte du changement rapide et ininterrompu des impressions externes et internes ». Simmel explique cette hystérisation de la vie par l’effet de la grande ville sur la vie psychique des citadins, notamment par sa densification et le développement des transports – tramways et métro – qui accroissent la mobilité et hâtent les déplacements. La ville devient alors littéralement électrique, et les enseignes lumineuses se déploient, offrant le jour en pleine nuit et rompant avec les habituelles périodicités. La mécanisation de l’industrie et le déploiement des techniques de communication participent également de cette nouvelle mentalité machinique, qui rend les échanges plus impersonnels tout en stimulant incessamment les esprits. Enfin, l’essor des transactions monétaires et du capitalisme financier implique et favorise l’exactitude et la ponctualité des échanges. Ce nouveau rythme de vie, dont les emblèmes sont la gare et la Bourse, est « manifesté par la diffusion universelle des montres ». Le constat de Simmel date de plus d’un siècle… il semble pourtant très contemporain, tant l’excitation de la ville, la frénésie des flux d’argent qui font vivre les bourses du monde entier sans interruption et les outils de communication, qui nous lient en continu tout en nous maintenant éloignés, accentuent manifestement « l’intensification de la vie nerveuse ». La préoccupation contemporaine du rythme de vie va donc de pair avec l’éloignement du naturel – il ne va pas « de source », comme le laisse penser l’étymologie grecque du terme, qui renvoie à l’idée de flux ou d’écoulement. Il faut le « trouver » en veillant à deux écueils : la fixité d’un illusoire tempo parfait qui, à force de répétition, deviendrait mortifère et, à l’inverse, le dérèglement ininterrompu de tous les sens, la cacophonie qui épuise. Comment ?